Le partage de l’information

L’anarchie, c’est la non hiérarchisation entre les individus. C’est-à-dire que personne ne doit avoir plus d’importance ou de pouvoir que les autres. L’information, lorsqu’elle n’est pas partagée, constitue une forme de prise de pouvoir. Rechercher l’égalité entre tous, c’est travailler sur la distribution et le partage du pouvoir que l’on a, et donc, entre autre, de partager l’information. Oui, mais. Que se passe-t-il quand personne ne veut cette information ? Quand elle permet de faire beaucoup de chose, mais qu’elle est si difficile à gérer ou à comprendre pour les personnes qui manquent de temps, d’énergie, de savoirs, ou d’expérience ?

Je suis trésorier d’une association transpédégouine. J’avais déjà eu un aperçu de la comptabilité avant de me présenter au bureau, et je savais qu’il y avait besoin, d’une part de mettre en place de réels principes comptables, et d’autre part de remplacer la trésorière  précédente. Je n’avais été trésorier auparavant que dans des petites assos étudiantes dans lesquelles les membres étaient en général assez calés en compta. En prenant ce poste, j’étais donc persuadé que tout le monde était très intéressé par la comptabilité, et qu’on allait pouvoir prendre des cafés en parlant de liasses fiscales et de budgets prévisionnels. Quelle ne fut pas ma surprise en réalisant que la plupart des personnes, au sein du CA, mais aussi de l’association, se fichait éperdument de l’état de notre compte en banque.

Or, j’avais des informations cruciales à transmettre. Par exemple : il n’y a plus de thunes, faut arrêter de dépenser, on ne tiendra pas 3 ans à ce rythme. A force de le répéter, les gens avaient plus ou moins compris qu’on allait essayer de réduire un peu le déficit, mais bon, comme il y avait encore un peu d’argent sur le compte, ce n’était pas très grave. Ce poste de trésorier m’a fait beaucoup réfléchir sur le partage du savoir, et j’ai décidé de me pencher sur deux choses : la transmission des informations comptables au reste du groupe, et la mise en place d’un outil de trésorerie utilisable par n’importe quelle personne sans compétences comptables.

La première question que je me suis posée était : Comment intéresser les gens à un truc qui les fait chier ? Ma première réponse a été qu’il fallait en premier lieu trouver un format qui soit compréhensible par tous. En effet, les comptables ont leurs codes de langage et de présentation spécifiques. Lorsqu’une personne me dit qu’elle a fait des photocopies et que je lui explique qu’elle a débité le compte 6187, on a, forcément, du mal à se comprendre. De la même manière, peu de personnes savent lire ou remplir un cerfa de liasse fiscale.

Mais pour poser cette question, on doit poser l’hypothèse que c’est bien à moi, qui possède l’information, de trouver un moyen de la transmettre aux autres, et non pas aux autres, qui n’ont pas l’information, d’aller la chercher. Je ne pense pas que se rendre disponible pour expliquer individuellement à chacun soit suffisant. Au-delà de rendre l’information disponible, je dois aussi la rendre claire et lisible. Mais en faisant cela, je présuppose que les autres ont besoin d’avoir accès à ces données. C’est-à-dire, que je détermine à leur place ce qu’ils et elles doivent savoir ou non. Quel est le juste milieu entre rétention et paternalisme ?

La plupart des gens cherchent quelqu’un qui s’occupe de trier les factures, de rédiger les bilans financiers et de monter les dossiers de demandes de subventions, mais n’ont absolument aucune envie d’apprendre à le faire tout seul. C’est ainsi que nous, trésoriers, sommes investis de la lourde tâche de gérer toute la partie financière de l’association, et que nous détenons, un pouvoir un peu magique de vie ou de mort sur elle. En effet, que se passe-t-il si on décide que tel projet ne peut pas avoir lieu par manque de thunes ? Qu’on va être obligé d’arrêter de fonctionner avec du prix libre, parce que les pauvres nous coûtent trop cher ? Évidemment, ces décisions sont prises par l’ensemble du conseil d’administration, mais si je dis qu’il n’y a plus d’argent, qui ira vérifier ? Il me suffit de tendre mes tableaux d’amortissements d’immobilisations pour perdre la moitié de mon auditoire.

Cette nécessité des connaissances et de l’expérience comptable pour être trésorier, amène un autre constat : les personnes qui ont reçu des formations sont généralement des personnes qui ont fait des études, et qui viennent d’un milieu suffisamment riche. A l’inverse, récurer les toilettes ne demande pas d’avoir fait des études de nettoyage. On voit donc se recréer dans nos milieux soit disant égalitaires et autogestionnaires un système de hiérarchie dans lequel les personnes riches occupent des postes de décision et de travail intellectuel, tandis que les personnes pauvres ou peu éduquées prennent en charge le travail manuel. Je ne sais pas pour vous, mais j’ai comme un sentiment de déjà vu…

Pour toutes ces raisons, le poste de trésorier est pour moi, de par son degré de spécialisation supposé, un poste stratégique dans la mise en place d’un espace égalitaire. Comment politiser la répartition du travail bénévole lorsque personne n’est prêt à soulever ce point : ni les personnes qui bénéficient de ces privilèges, ni celles qui ne comprennent pas l’intérêt de ce travail ? Et quel est notre rôle à nous, trésoriers, quand il devient nécessaire de tirer la sonnette d’alarme ?

Nous ne pouvons pas libérer les autres à leur place, mais nous ne pouvons pas non plus demander encore et toujours aux minorités de faire tout le boulot et cautionner cet état de fait.

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