The Help – La Couleur des Sentiments.

J’ai récemment eu l’occasion de voir le film The Help, traduit en français sous le nom La Couleur des Sentiments. Je n’ai pas lu la nouvelle de laquelle est tiré le film, donc je ne peux pas faire la part de ce qui est dû au parti pris de l’auteur ou à celui du réalisateur. Néanmoins, j’ai trouvé ce film intéressant pour se pencher sur les privilèges blancs que nous avons intégrés, et essayer de se remettre un peu en question.

Pour faire un résumé rapide, il s’agit, dans les années 60, d’une femme blanche qui décide d’interviewer des bonnes noires et d’écrire un livre pour montrer aux autres blancs ce que c’est que d’être une femme noire employée comme bonne dans une famille blanche.

La narratrice du film est une des femmes noires interviewées, Aibileen. Mais en réalité, le film ne raconte pas son histoire : il raconte celle de Skeeter, l’écrivain blanche. Son arrivée, sa recherche d’emploi, son idée de livre… Alors qu’il s’agit de l’écriture d’un livre dans lequel des noires dénoncent des blancs, la quasi-totalité du film tourne autour d’une blanche.

Cette blanche, Skeeter, est une gentille blanche : elle va aider les bonnes, leur donner des moyens de se révolter, … Le film ne s’intéresse pas à ces noires qui ont décidé de désobéir, de se révolter à leur manière contre l’ordre établi pour reprendre le pouvoir sur leurs vies ; mais plutôt à cette blanche qui va aller porter secours à ces noires qui n’ont pas les moyens de se débrouiller toutes seules. Ah, que feraient les noirs si les blancs n’étaient pas là pour les aider ?

Et ce personnage de « sauveuse » a la peau dure. Jusqu’à la fin du film, alors que le recueil est enfin sorti, et qu’on pourrait penser que les bonnes ont enfin appris à s’organiser et à lutter, Skeeter, la blanche, hésite à partir, de peur que les bonnes ne puissent pas se débrouiller sans elle. Elle explique d’ailleurs que c’est elle qui leur a donné tous ces problèmes. Pourtant, en faisant cela, elle ramène l’écriture du livre à elle : son idée, son projet, sa responsabilité. Ainsi, elle nie la volonté politique des bonnes de participer, alors qu’elles avaient réussi à s’emparer du projet pour en faire un véritable outil de lutte antiraciste.

De la même manière, après la sortie du livre, Skeeter se voit offrir un poste important à New York. À l’inverse, les bonnes qui ont témoigné ne sont pas ou peu reconnues, à part par leur propre communauté. Mais on remarque néanmoins que le nouvel emploi de Skeeter prend beaucoup plus de place dans le film. Il me semble que c’est à nouveau un effacement du travail effectué par les noires, pour une consécration du projet porté par la blanche.

Et cet effet est renforcé par l’absence de contexte historique et politique. Le discours de Martin Luther King est rapidement cité, et on aborde très rapidement le contexte des violences contre les personnes de couleur. Néanmoins, il semble que la plupart des personnes qui ont témoigné ne l’ont pas fait dans ce contexte de révolte de leur communauté et de la lutte pour l’égalité et contre les discriminations, mais parce qu’elles ont été convaincues par le projet génial de l’écrivain blanche.

On peut se demander pragmatiquement de quelle manière Skeeter exerce ses privilèges de personne blanche. Dans un premier temps, et comme c’est trop souvent le cas chez les dominants, en 146 minutes de film, elle ne se remet jamais en question. C’est d’ailleurs normal puis qu’elle est la gentille blanche, mise en relief par les autres blancs et leurs propos racistes, alors qu’elle compatit avec les bonnes.  Pour autant, elle sort avec des amis blancs, travaille avec des blancs, …

La non-remise en question de ces privilèges est particulièrement présente dans une scène au cours de laquelle Skeeter va parler à Aibileen à son arrêt de bus. Alors qu’Aibileen est visiblement anxieuse à l’idée d’être vue avec une blanche, Skeeter  ne semble pas le remarquer et insiste pour lui parler. De même, tout au long du film, il existe une énorme différence dans les risques pris par les différentes femmes impliquées. Pourtant, à aucun moment, Skeeter ne semble prendre la mesure du risque pris par les bonnes. Elle sait que son idée est bonne, et refuse d’entendre les protestations des interviewées et les pousse au contraire à parler du projet à leurs amies.

Pour autant, Skeeter se sent parfaitement légitime à inclure sa propre histoire dans le recueil. A aucun moment le film ne questionne la pertinence de l’histoire d’une personne blanche de classe moyenne dans un livre de témoignages de personnes noires, pauvres et exploitées. De plus, c’est aussi pour elle une occasion supplémentaire pour elle de montrer à quel point elle est gentille et compatissante, puisqu’elle va certainement parler dans ce texte de la bonne qui l’a élevée et de son renvoi abusif par la mère de Skeeter. Et alors qu’elle ne se pose pas la question de sa légitimité, elle discute néanmoins certaines histoires, notamment celle de Minny, une autre bonne, pour savoir s’il est effectivement nécessaire ou intéressant de l’inclure dans le livre.

Je ne suis pas un critique de films expérimenté. De plus, je pense que ce film est vraiment très intéressant et techniquement très bien réalisé. Il me semble néanmoins qu’il est pertinent pour nous questionner sur nos privilèges innés en tant que personnes blanches (et riches, parce que c’est aussi, dans une certaine mesure, le sujet du film) et de s’interroger sur nos attitudes et sur la manière dont nous exerçons ces privilèges.

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