Queer et féminisme.

On me demande souvent ce que c’est que le « queer ». Alors j’aimerais ici en donner une définition, la plus simple possible, du moins de ce qu’est le queer tel que je le comprends.

Pour moi, les théories queer commencent en France au milieu du XXème siècle, avec notamment, parmi les textes les plus connus, Le Deuxième Sexe de S. de Beauvoir, en 1949. L’idée la plus retenue de cette œuvre se résume dans la phrase :

« On ne nait pas femme, on le devient. »

Cette idée, avec les autres théories développées par exemple par Foucault, va partir aux États-Unis. Les féministes et théoriciens américains vont se la réapproprier de manière militante ou universitaire, avant de la réimporter en France sous le nom de « Queer Theories ».

Alors pourquoi « queer » ? L’expression « queer » en anglais signifie littéralement « bizarre », « tordu ». Par extension elle était également une insulte équivalente au français « pédé », à l’inverse de « straight », qui dignifie « droit », « hétérosexuel ». Or ces théories féministes ont notamment été développées dans le milieu LGBT[1], notamment par les lesbiennes. A ce sujet, on peut lire The Women Identified Women, un texte militant des Radicalesbians en 1970[2], ou encore La Pensée Straight de Monique Wittig. Et les « pédés » vont se réapproprier l’insulte « queer » pour s’auto-désigner, on le verra plus tard.

Il est très intéressant de voir l’évolution entre Le Deuxième Sexe :

« On ne nait pas femme, on le devient »

qui commence à poser l’identité de genre comme une construction sociale, jusqu’aux textes lesbiens comme La Pensée Straight :

« La lesbienne n’est pas une femme[3]« 

où l’on introduit la possibilité d’identités de genre en dehors des simples catégories binaires d’« homme » et de « femme ». Il s’agit là d’une critique de l’essentialisme.

L’essentialisme, ce sont toutes les théories qui estiment qu’il existe une « essence » de la femme ou de l’homme, et que, conséquemment, une fille deviendra une femme, douce et maternelle, et un garçon deviendra un homme, hétérosexuel et viril. C’est également une critique de l’« hétéronormativité ». C’est-à-dire le fait qu’il existe des normes de genre plus ou moins coercitives, qui sont basées sur la relation hétérosexuelle et la différence binaire qu’elle implique entre les genres.

En s’inspirant de ces théories, les militants LGBT vont peu à peu commencer à se revendiquer du « féminisme queer ». C’est un dire d’un féminisme non pas pour l’égalité des sexes, mais pour l’abolition des normes de genre, et donc à terme la disparition de la différence prétendument « naturelle » entre hommes et femmes.

Afin d’une part de s’affranchir des catégories d’oppressions « homme » et « femme », et d’autre part de reprendre le pouvoir sur leurs identités en refusant d’être définis par un autre, ces militants vont s’auto-définir, se nommer. C’est-à-dire inventer et employer les mots pour se désigner eux-mêmes et entre eux. On assiste alors à une véritable explosion des dénominations et des identités qu’elles recouvrent. On peut citer par exemple la différenciation symptomatique entre les termes transsexuel, transgenre, trans’, FtM (Female to Male), FtU (Female to Unknown), FtX, Ft’, Ft*, Gender queer, Gender fluid, …

De plus, les militants LGBT issus de ce féminisme queer se sont également réapproprié les catégories par lesquelles ils étaient définis par d’autres. Il s’agit de se réapproprier nos identités, ce que nous sommes. Or, nous sommes aussi des pédés, des gouines, des « queer », … C’est ce que l’on a appelé la « réappropriation de l’insulte », qui était nécessaire pour reprendre la parole sur les définitions de nos identités.

Cette multiplication des catégories d’analyse à la fois de nos identités, mais aussi de nos oppressions (puisque le féminisme est avant tout la lutte contre les oppressions normatives que nous subissons) est également illustrative de la diversité de nos cultures, de nos points de vue, et de leur dimension politique.  À ce sujet, on peut lire Queer Zone de M.-H. Bourcier.

Sur un autre plan, cette diversité de constructions sociales et épistémologiques (c’est à dire relatives au langage et au discours) s’est traduite par une diversité de constructions physiques et corporelles. On peut citer par exemple ce slogan des Panthères Roses :

« Le genre ça se construit, le corps aussi. »

Il s’agit de l’évolution et de la réappropriation directe des théories féministes des luttes pro-IVG, illustrées notamment par le slogan :

« Mon corps m’appartient. »

Pratiquement, cela a donné lieu à des expériences de modifications corporelles comme le développement de la musculature, le maquillage, l’hormonothérapie ou la chirurgie. (et beaucoup d’autres)

Mais (bah, oui, il y a un « mais »), le fait que n’importe qui puisse se revendiquer de n’importe quelle identité, a fini par poser certains problèmes politiques, et notamment d’usurpation de la parole. Par exemple, certaines personnes, comme M.-H. Bourcier, se sont vue reprocher le fait de se définir comme trans’, alors que ces personnes ne partageaient pas le vécu des personnes trans au sens strict du terme, puisqu’elles ne se revendiquaient pas d’un genre social opposé ou différent au sexe ou au rôle sexuel auquel elles avaient été assignées à la naissance. D’autre part certaines personnes, comme B. Preciado dans Testo Junkie, ont assimilé les personnes trans’ à des individus hautement subversifs. C’est-à-dire que par leurs actions, et notamment par le fait qu’ils et elles traversaient les barrières sociales de genre, ils et elles remettaient en question le système de normes binaires de notre société.

Or les trans’ ont d’une part des revendications qui leur sont propres (dépsychiatrisation, facilitation de l’accès aux hormones, à la chirurgie et au changement d’état civil, emploi d’un pronom et d’un genre grammatical approprié, …), et d’autre part, ils et elles refusent d’être considérés comme réalisant des expériences subversives, notamment parce que contrairement à B. Préciado, il s’agit d’actions socialement impactantes, engageantes et quotidiennes. Il ne s’agit pas d’une critique des personnes qui font ces expériences (par ailleurs très intéressantes), mais une désapprobation de l’objectivation des personnes trans’, qui nie leurs ressentis pour en faire des objets de lutte quotidienne contre l’hétéronormativité.

C’est alors que (gros suspens) les militants féministes (blancs, universitaires, bourgeois…) se sont réappropriés les concepts du Black Feminism, et notamment celui de « point de vue situé », développé par Patricia Hill Collins. Le Black Feminism, c’est le féminisme développé vers 1960-1970 par les femmes noires américaine (parmi les plus connues, Angela Davis, Audre Lorde, …) qui se sont rendues compte que le féminisme de l’époque était porté par des femmes majoritairement blanches et bourgeoises, dont les préoccupations n’étaient pas les mêmes et qui invisibilisaient, voire excluaient les femmes noires de leurs luttes. Les black féministes ont par exemple développé le concept d’intersectionnalités des oppressions. C’est-à-dire que l’oppression qu’elles subissent est plus que la simple somme du sexisme et du racisme.

Bref, les féministes (en France, uniquement les féministes dites « radicales ») ont commencé à se réapproprié cette notion de « point de vue situé ». C’est-à-dire qu’une personne est avant tout définie par son point de vue, là d’où elle vient, là d’où elle parle, ou encore par les oppressions qu’elle subit. Ainsi, une personne dont la peau est blanche et dont les arrières-arrières-arrières-…- grands-parents étaient français ne pourra jamais se définir comme une personne noire. (Ça paraît presque logique.) De la même manière, une personne masculine cisgenre ne pourra jamais se définir comme une femme.

C’est là qu’apparait la question du « droit à se définir », centrale dans les théories queer : qui, et de quel droit, peut décider d’inclure ou d’exclure une personne d’un groupe identitaire (par exemple l’inclusion dans un espace non-mixte, la légitimité d’une prise de parole…). La réponse, peut-être utopique, que je peux faire, est que chaque personne doit rester libre de se définir comme elle le souhaite, tout en respectant les identités et les définitions des autres individus, afin de ne pas les priver de cette même opportunité.

Mais peut-on compter uniquement sur la confiance que l’on a dans les personnes qui nous entourent  pour se sentir en sécurité dans nos espaces non-mixtes ? Et pour donner la parole à une personne pour nous représenter ?

PS : N’hésitez pas à checker Wikipédia ou à lire les documents cités pour approfondir tout ça.


[1] Lesbien, Gay, Bi et Trans

[2] J’avais traduit ce texte en français, comme il est vraiment bien, j’essaierais de le poster ici.

[3] C’est-à-dire que les lesbiennes (comme les religieuses) échappent à la relation hétérosexuelle et donc à leur rôle de « femme »

Un commentaire sur “Queer et féminisme.

  1. Wow, compact ! Ça fait beaucoup d’informations, que tu maîtrises sans doute depuis un bout de temps, merci de tout ré-expliquer et commenter (c’est bien pratique pour ceux et celles qui ne sont pas trop familiers-ères du sujet). Il y a matière à réflexion donc 🙂
    Hâte de lire le prochain article ! Bravo 🙂

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