The Woman Identified Woman

Je vous avais parlé dans un article précédent du texte « The Woman Identified Woman« , publié en 1970 par les Radicalesbians aux US. Comme je n’avais pas trouvé de traduction en français, et parce que j’aime beaucoup ce texte, je l’ai traduit. Je ne sais pas trop quoi en faire, du coup, je vais vous le mettre ici. Le texte original en anglais est disponible ici: http://library.duke.edu/ubenstein/scriptorium/wlm/womid/

La Femme Identifiée Femme 

The Woman Identified Woman

par les radicalesbians

Qu’est-ce qu’une lesbienne ? Une lesbienne est la rage de toutes les femmes condensée jusqu’au point d’explosion. Elle est la femme qui, commençant souvent à un âge extrêmement jeune, agit en accord avec sa compulsion intérieure d’être un être humain plus entier et plus libre que ce que sa société – peut-être à ce moment là, surement plus tard – veut bien lui accorder. Ces besoins et actions, après quelques années, la mènent dans de douloureux conflits avec les personnes, les situations, les manières de penser acceptées, les sentiments et les comportements, jusqu’à ce qu’elle soit en état de guerre perpétuelle avec tout ce qui l’entoure, et généralement avec elle-même. Elle n’est peut-être pas totalement consciente des implications politiques de ce qui pour elle devient une nécessité, mais à un certain niveau elle n’a pas pu accepter les limitations et l’oppression qui reposent sur elle par le biais du rôle le plus basique de sa société – le rôle femelle. Le désarroi qu’elle expérimente tend à introduire de la culpabilité, proportionnellement au degré auquel elle ressent qu’elle ne répond pas aux attentes sociales, et/ou éventuellement l’amène à se questionner et à analyser ce que le reste de sa société accepte plus ou moins bien. Elle est forcée de faire évoluer son propre modèle de vie, vivant souvent la majeur partie de sa vie seule, apprenant généralement plus tôt que ses sœurs « straight » (hétérosexuelles) à propos de la solitude essentielle de la vie (que le mythe du mariage obscurcit) et à propos de la réalité derrière les illusions. Dans la mesure où elle ne peut pas chasser la lourde socialisation qui va avec le fait d’être femelle, elle ne peut jamais vraiment trouver la paix avec elle-même. Et ce, parce qu’elle est bloquée quelque part entre accepter la vue que la société a d’elle – auquel cas elle ne peut pas s’accepter – et essayer de comprendre ce que cette société sexiste lui a fait et pourquoi il est fonctionnel et nécessaire pour cette société d’agir ainsi. Celles d’entre nous qui en sont venues à bout se sont retrouvées de l’autre coté d’un voyage tortueux à travers une nuit qui peut avoir duré des décennies. La perspective retirée de ce voyage, la libération de soi, la paix intérieure, le véritable amour de soi et de toutes les femmes, est quelque chose qui doit être partagé avec toutes les femmes – parce que nous sommes toutes des femmes.

Il doit d’abord être compris que le lesbianisme est, tout comme l’homosexualité masculine, une catégorie de comportements possible uniquement dans une société sexiste caractérisée par des rôles sexuels rigides et dominée par la suprématie mâle. Ces rôles sexuels déshumanisent les femmes en nous définissant comme une caste de soutien/ de service en relation avec la catégorie dominante des hommes et paralysent émotionnellement les hommes en leur demandant d’être aliénés dans leur propres corps et émotions pour remplir efficacement leurs fonctions économiques/ politiques/ militaires. L’homosexualité est un produit dérivé d’une manière particulière de mettre en place des rôles (ou des modes de comportement approuvés) sur les base du sexe ; comme telle, c’est une catégorie inauthentique (sans consonance avec la « réalité »). Dans une société dans laquelle les hommes n’oppresseraient pas les femmes, et dans laquelle l’expression sexuelle serait autorisée à s’accorder aux sentiments, les catégories d’homosexualité et d’hétérosexualité disparaitraient.

Mais le lesbianisme est aussi différent de l’homosexualité masculine, et sert une fonction différente dans l’homosexualité. « Gouine » est une insulte d’un genre différent de « pédé », bien que les deux impliquent que l’on ne rempli pas le rôle sexuel qui nous est socialement attribué, que nous ne sommes donc pas une « vraie femme » ou un « vrai homme ». L’admiration réticente ressentie pour la fille garçon manqué, et la nausée ressentie pour le garçon efféminé ramène à une seule et même chose : le mépris dans lequel sont tenues les femmes – ou les personnes jouant un rôle féminin. Et l’investissement pour maintenir les femmes dans ce rôle méprisant est énorme. Lesbienne est un mot, le label, la condition qui tient les femmes en ligne. Quand une femme entend ce mot lancé à son encontre, elle sait qu’elle a fait un pas de travers. Elle sait qu’elle a traversé les terribles barrières de son rôle sexuel. Elle recule, elle proteste, elle remodèle ses action pour obtenir l’approbation. Lesbienne est un label inventé par l’Homme pour être balancé à n’importe quelle femme qui ose être son égal, qui ose mettre au défi ses prérogatives (incluant celle que toutes les femmes font partie des moyens d’échange entre hommes), qui ose proclamer la primauté de ses propres besoins. Le fait que ce label soit appliqué à toutes les personnes actives dans la libération des femmes est simplement l’exemple le plus récent d’une longue histoire ; les femmes plus âgées se rappelleront qu’il n’y a pas si longtemps, n’importe quelle femme qui réussissait, qui était indépendante, qui n’orientait pas toute sa vie autour d’un homme, entendait ce mot. Car dans cette société sexiste, pour une femme, être indépendante, signifie qu’elle ne peut pas être une femme – elle doit être une gouine. Cela devrait nous montrer où en sont les femmes. Cela dit aussi clairement que possible : femme et individu sont une contradiction dans les termes. Car une lesbienne n’est pas considérée comme une « vraie femme ». De plus, dans la pensée populaire, il n’y a qu’une seule véritable différence entre une lesbienne et une autre femme : celle de l’orientation sexuelle – ce qui veut dire, quand on enlève tout l’emballage, nous devons finalement réaliser que l’essence d’être une « femme » est de se faire baiser par des hommes.

« Lesbienne » est une des catégories sexuelles par lesquelles les hommes ont divisé l’humanité. Alors que toutes les femmes sont déshumanisées comme étant des objets sexuels, comme étant les objets des hommes, elles reçoivent certaines compensations : identification à son pouvoir, à son égo, son statut, sa protection (contre les autres hommes), le sentiment d’être une « vraie femme », trouver l’acceptation sociale en adhérant à son rôle, etc. Une femme dut-elle se faire face en se confrontant à d’autres femmes, il y a moins de rationalisations, moins de voies par lesquelles éviter l’horreur brute de sa condition déshumanisée. En ceci, nous avons trouvé la peur prédominante de beaucoup de femmes d’être utilisées comme objet sexuel par une femme, ce qui non seulement ne lui apportera aucune des compensations liées aux mâles, mais qui révélera également le vide qui est la réelle situation des femmes. Cette déshumanisation s’exprime lorsqu’une femme straight apprend qu’une sœur est lesbienne ; elle commence dans ses rapports avec sa sœur lesbienne à se considérer comme son objet sexuel potentiel, assignant un rôle de substitut mâle sur la lesbienne. Cela révèle son conditionnement hétérosexuel de se mettre en position d’objet lorsque le sexe est potentiellement inclus dans une relation, et cela refuse à la lesbienne sa pleine humanité. Pour les femmes, en particulier celles dans le mouvement, percevoir leurs sœurs lesbiennes à travers cette grille mâle de définition des rôles signifie accepter ce conditionnement culturel mâle et oppresser leurs sœurs autant qu’elles ont pu être oppressées par les hommes.  Allons nous continuer le système de classification mâle de définir toutes les femmes dans des relations sexuelles avec d’autres catégories de personnes ? L’apposition du label de lesbienne non seulement à une femme qui aspire à être une personne, mais aussi à toute situation de réel amour, réelle solidarité, réelle primauté parmi les femmes, est une forme principale de division entre femmes : c’est la condition qui garde les femmes dans les barrières de leur rôle féminin, et c’est le terme démystifiant/ effrayant qui empêche les femmes de former des attachements primaires, des groupes ou des associations entre nous.

Les femmes dans le mouvement se sont dans la plupart des cas donné beaucoup de mal pour éviter les discussions et les confrontations avec la problématique du lesbianisme. Cela met les gens mal à l’aise. Ils sont hostiles, évasifs ou essayent de l’incorporer dans une « problématique élargie ». Ils préfèrent ne pas en parler. S’ils le doivent, ils essayent d’en écarter la possibilité comme un « hareng à la lavande ».  Mais ce n’est pas une question annexe. Il est absolument essentiel pour le succès et l’épanouissement du mouvement de libération des femmes de traiter de cette problématique. Aussi longtemps que le label « gouine » pourra être utilisé pour apeurer les femmes et les laisser dans une position moins militante, pour les garder séparées de leurs sœurs, pour les empêcher de donner de la primauté à n’importe quoi d’autre que les hommes et la famille – alors, dans cette mesure, elles seront contrôlées par la culture mâle. Jusqu’à ce que les femmes voient en elles la possibilité d’un engagement primitif incluant l’amour sexuel, elles se refuseront l’amour et la valeur qu’elles sont prêtes à accorder aux hommes, affirmant ainsi leur statut de seconde classe. Aussi longtemps que l’acceptance mâle restera primordiale – à la fois pour les femmes individuelles et pour le mouvement dans sa globalité – le terme lesbienne sera utilisé efficacement contre les femmes. Dans la mesure où les femmes veulent seulement plus de privilèges dans le système, elles ne veulent pas contrarier le pouvoir mâle. A la place, elles cherchent l’acceptabilité de la libération des femmes, et l’aspect le plus crucial de cette acceptabilité est de nier le lesbianisme – c.à.d, de nier toute remise en cause radicale des fondements de la femme. Il faut aussi dire que quelques femmes plus jeunes, plus radicale ont honnêtement commencé à discuter du lesbianisme, mais jusqu’ici, cela a été principalement comme une « alternative » sexuelle aux hommes. Toutefois, cela donne toujours de la primauté aux hommes, à la fois parce que l’idée d’être plus complètement en rapport aux femmes apparaît comme une réaction négative aux hommes, et parce que la relation lesbienne est caractérisée seulement par le sexe, ce qui est divisionnaire et sexiste. A un premier niveau, qui est à la fois personnel et politique, les femmes doivent retirer leurs énergies émotionnelles et sexuelles des hommes, et trouver différentes alternatives pour ces énergies dans leurs propres vies. À un différent niveau politique / psychologique, il est crucial que les femmes commencent à se désengager des modèles de réponse définis par les mâles. Dans l’intimité de nos psychés, nous devons couper le cordon à la racine. Quels que soit les lieux vers lesquels vont nos énergies amoureuses et sexuelles, si nous sommes soumises à la logique mâle dans nos têtes, nous ne pouvons pas réaliser notre autonomie en tant qu’êtres humains.

Mais comment se fait-t-il que les femmes se soient rapportées aux hommes ? En raison du fait que nous avons été élevées dans une société mâle, nous avons internalisé la définition de nous-mêmes que nous donnait la culture mâle. Cette définition nous relègue aux fonctions sexuelles et familiales, et nous empêche de définir et de façonner les termes de nos vies. En échange de nos services psychique et de notre réalisation des fonctions sans valeur ajoutées de la société, les hommes ne nous donnent qu’une seule chose : le statut d’esclave qui nous légitimise dans les yeux de la société dans laquelle nous vivons. Cela est appelé « féminité » ou « être une vraie femme » dans notre patois culturel. Nous sommes authentiques, légitimes, vraies, dans la mesure où nous sommes la propriété d’un homme dont nous portons le nom. Etre une femme qui n’appartient à aucun homme, c’est être invisible, pathétique, inauthentique, non-vraie. Il confirme son image de nous – de ce que nous devons être pour être acceptable pour lui – mais pas de nos êtres véritables ; il confirme notre féminité – comme il la définie, en relation à lui – mais ne peut pas confirmer notre humanité, nos propres êtres comme des absolus. Aussi longtemps que nous serons dépendantes de la culture mâle pour sa définition, son approbation, nous ne pourrons pas être libres.

La conséquence de l’internalisation de ce rôle est un énorme réservoir de haine de soi. Cela ne veut pas dire que la haine de soi est reconnue ou acceptée comme telle ; en fait, la plupart des femmes la nie. Cela peut être vécu comme de l’inconfort avec son rôle, comme un sentiment de vide, comme un engourdissement, comme une agitation, comme une anxiété paralysante à l’intérieur. Alternativement, cela peut être exprimé comme un acte de défense vigoureux de la gloire et de la destinée de son rôle. Mais cela existe, souvent derrière les barrières de sa conscience, empoisonnant son existence, la gardant aliénée à elle-même, à ses propres besoins, et faisant d’elle une étrangère pour les autres femmes. Elles essayent de s’échapper en s’identifiant avec l’oppresseur, en vivant à travers lui, gagnant statut et identité à travers son ego, son pouvoir, ses accomplissements. Et en ne s’identifiant pas avec d’autres « vases creux » comme elles-mêmes. Les femmes résistent à établir un rapport à tous niveaux avec d’autres femmes qui réfléchiront leur propre oppression, leur propre statut secondaire, leur propre haine d’elles-mêmes. Car se confronter à une autre femme, c’est finalement se confronter à soi-même – le soi que nous nous sommes donné tant de mal pour éviter. Et dans ce miroir nous savons que nous ne pouvons par réellement respecter et aimer ce que nous avons été faites.

Puisque la source de la haine de soi et le manque de réel soi prennent racines dans notre identité donnée par le mâle, nous devons créer un nouveau sentiment du soi. Aussi longtemps que nous nous cramponnerons à l’idée d’ « être une femme », nous nous sentirons en conflit avec ce soi naissant, ce sentiment du je, ce sentiment d’être une personne entière. Il est très difficile de réaliser et d’accepter qu’être « féminine » et être une personne entière sont incompatibles. Seules les femmes peuvent se donner entre elles un nouveau sentiment de soi. Cette identité, nous devons la développer en référence à nous même, et pas en relation avec les hommes. Cette conscience est la force révolutionnaire par laquelle tout le reste suivra, car notre révolution est une révolution organique. Pour cela, nous devons être disponibles pour nous et nous soutenir les unes les autres, donner notre engagement et notre amour, donner le soutien émotionnel nécessaire pour poursuivre ce mouvement. Nos énergies doivent se diriger en avant vers nos sœurs, pas en arrière vers nos oppresseurs. Aussi longtemps que la libération des femmes essaiera de libérer les femmes sans faire face à la structure hétérosexuelle de base qui nous enferme dans une relation en tête à tête avec nos oppresseurs, de formidables énergies continueront de s’épuiser, essayant de mettre en ordre chaque relation particulière avec un homme, essayant de trouver comment améliorer le sexe, comment faire en sorte qu’il tourne la tête – essayant de faire de lui un « nouvel homme », avec l’illusion que cela fera de nous de « nouvelles femmes ». Cela divise évidemment nos énergies et nos engagements, nous laissant incapables de nous engager dans la construction des nouveaux modèles qui nous libèreront.

C’est la primauté des femmes se rapportant aux femmes, des femmes créant une nouvelle conscience de et avec elles-mêmes, qui est au cœur de la libération des femmes, et la base pour la révolution culturelle. Ensemble, nous devons trouver, renforcer et valider nos êtres authentiques. En faisant cela, nous nous confirmons à l’intérieur de nous-mêmes, en luttant, ce sentiment naissant de fierté et de force ; les barrières qui nous divisaient commencent à tomber, nous sentons cette solidarité grandissante avec nos sœurs. Nous nous voyons comme principales, nous trouvons nos centres à l’intérieur de nous-mêmes. Le sentiment d’aliénation, d’isolement, d’être derrière une fenêtre fermée, d’être incapable de faire sortir ce que nous savons être à l’intérieur s’éloigne. Nous sentons un sentiment de vrai, nous sentons qu’enfin, nous coïncidons avec nous-mêmes. Avec ce vrai soi, avec cette conscience, nous commençons une révolution pour abolir l’imposition de toutes les identifications coercitives, et pour atteindre l’autonomie maximale de l’expression humaine.

Par les Radicalesbians, 1970.

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2 commentaires sur “The Woman Identified Woman

  1. Merci de partager cette traduction ! Je t’avoue que si je ne l’avais pas trouvée toute prête sur ton blog je ne me serais sans doute pas donné la peine d’aller chercher le texte _ et ç’aurait été dommage. Sinon, une suggestion : ça fait peut-être beaucoup de boulot pour toi mais est-ce que tu penses que ce serait possible de publier un article avec tous les liens existants vers les textes féministes disponibles sur le web ? Si c’est possible je serai la première à te laisser un commentaire de louanges :p

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