L’identité a-t-elle une valeur par défault?

Dans la communauté gamer, un débat est récemment apparu, à la suite de la sortie du trailer du prochain Lara Croft, dans laquelle l’héroïne est victime d’une tentative de viol. Plusieurs articles1 ont notamment été écris sur le sujet, et ont réveillé le débat sur le sexisme dans la communauté geek. Du coup, j’ai eu envie de publier ce texte que j’avais dans mes tiroirs depuis quelques temps. Il s’agit d’une réaction à des articles parus sur ce blog2.

Dans les articles Misogyny and hackers et Sexism part 2, il est écrit que les personnes agissantes dans le cyberspace peuvent ne pas révéler leur identité de genre. Ainsi, ces personnes seraient considérées comme « neutres ». Il n’y aurait donc pas de sexisme possible dans les relations entre ces personnes « neutres ». Je vais m’appuyer ici, et comme dans les articles cités, sur les relations sexistes, mais je suppose que cette réflexion peut être élargie à d’autres types d’oppressions : racistes, classistes, agistes, validistes, …

Le genre n’entrerait donc pas en compte ici. Ma question / problématique est donc : Le genre indéfini est-il véritablement un genre « neutre », c’est à dire détaché des notions de masculin et de féminin ? Je pars ici du postulat que les personnes en question utilisent une manière d’écrire a-genrée, c’est à dire dans laquelle n’apparaissent pas explicitement de marques grammaticales de (leur) genre.

Plusieurs féministes, et notamment Beauvoir dans Le Deuxième Sexe3, ou Monique Wittig dans La pensée straight, démontrent que le neutre, et notamment le genre grammatical neutre, est masculin. Ou plutôt, que le masculin est un genre neutre. Par exemple, le neutre et le masculin s’écrivent de la même manière (et par là, on peut considérer qu’il s’agit, via le langage, d’une illustration concrète d’un système de pensée). Ainsi, pour Beauvoir, le masculin se définit comme universel, et le féminin est Autre, différent. Le féminin n’est pas universel, mais spécifique. En gros, le masculin est « normal », le féminin est « particulier », et porte la marque grammaticale de sa particularité.

Pour en revenir aux articles dont il est question, cela nous amène à nous intéresser à deux passages particuliers qui considèrent la norme comme étant « neutre ».

Dans un paragraphe, We’re defined by what we’re doing, il est écrit:

« Each time someone is defining itself on physical criteria, they require a lot of work to everyone not to injure them. ».

(Chaque fois qu’une personne se définie par des critères physiques, cela demande beaucoup d’efforts à tous les autres pour ne pas l’insulter)

Or, lorsqu’une personne se définie dans le cyberspace avec des critères physiques, cela signifie en réalité qu’elle se définie par des critères physiques différents de la « norme », c’est à dire que cette personne se définie comme personne non blanche / homme / hétérosexuelle / valide / … Dans le cas contraire, on peut se demander si un individu ressentirait le besoin de faire un « coming out » et donc de se définir de manière officielle, puisque son identité peut être considérée comme étant déjà définie via le neutre.

Dans un autre paragraphe, il est question de la politique américaine du don’t ask, don’t tell. Or, cette politique ne signifie pas que les GIs sont considérés comme ayant une sexualité « indéfinie », mais bien comme ayant une sexualité hétérosexuelle.

On voit ici que l’identité « par défault » est donc une identité masculine (ou hétérosexuelle, blanche, valide…). En conséquence, se visibiliser comme personne de genre non-masculin, ne serait-il pas une manière de lutter contre la « tyrannie par défaut »4. Ou plutôt, accepter de considérer les personnes sans remettre en question la norme n’est il pas une tyrannie du non-choix appliquée aux relations interpersonnelles ? En effet, tant que nous ne saurons pas écrire et aborder les relations interpersonnelles en termes réellement neutres, les relations dans le cyberspace resteront des relations masculines par défaut.

D’autre part, dans Troubles dans le genre5, J.Butler approfondit cette équation :

masculin = non marqué par le genre = universel

en disant que puisque le masculin rejette la marque du genre sur le féminin, le féminin est lié à son corps, tandis que le masculin est abstrait.

« Ce sujet est abstrait dans la mesure où il nie l’incarnation qui le marque socialement, et projette cette incarnation déniée et dénigrée sur la sphère féminine, assignant le corps au féminin. […] le féminin finit par se réduire à son corps, et le corps masculin, totalement nié, devient paradoxalement l’instrument incorporel d’une liberté prétendument absolue. » 6

Ainsi, en tentant d’effectuer une distinction entre meatspace (espace physique) et cyberspace, ce qui revient en quelque sorte à distinguer corps et esprit (ce qui est critiquable également sur d’autres points de vue, et notamment parce que cela nie les interactions et les rapports de construction mutuelle du corps et de l’esprit, bref ce n’est pas le sujet), on retrouve cette dichotomie masculin/féminin où le masculin universel et abstrait peut trouver sa place dans le cyberspace, tandis que le féminin attaché à sa corporalité reste attaché au meatspace.

La citation suivante en est un exemple : « When a girl comes here telling ‘Hey, look I’m a girl’, we mostly see ‘hey, look: boobs’ »

Cela équivaut-il à dire que pour être considérés comme des personnes « neutres », nous devons être considérés comme des personnes de genre masculin ? Cela va notamment à l’encontre de la pensée de C. Delphy dans Penser le genre7 dans lequel elle « réfute […] l’idée que l’abolition de la différence se traduirait par un alignement sur le modèle masculin »8.

De fait, il est important de réfléchir à un langage véritablement a-genré qui permette de ne pas définir l’identité de genre des personnes. Cette réflexion est notamment en cours dans les queer theories. (cf Butler, Wittig, …)

Plus particulièrement concernant le milieu hacker, que je connais (très) mal, et pour revenir à

« We’re defined by what we’re doing. […] We are interacting with each other depending on what those people are doing, or thinking, not depending on appearance. »

(Nous sommes définis par ce que nous faisons. Nous interagissons les uns avec les autres en fonction de ce que ces personnes font ou pensent, pas en fonction des apparences.)

Pour moi cela fait notamment référence à la manière dont la communauté geek/hacker a réfléchi sur les notions d’age et d’éducation, en ne permettant pas qu’une personne plus âgée ou plus diplômée soit plus digne de respect qu’une autre plus jeune ou ayant moins eu accès à des formations institutionnelles tout en ayant les mêmes capacités.

Je ne connais que peu cette réflexion et les arguments qui ont été employés pour la visibiliser. Néanmoins, je suppose que si une discrimination telle que l’âgisme a pu être théorisée et (en partie) supprimée de la communauté hacker, cette même réflexion devrait être applicable à d’autres types de discriminations dans cette même communauté. Cela m’intéresserait d’ailleurs beaucoup d’approfondir la connaissance que j’ai de l’établissement de cette dialectique, afin de la comparer aux feminist et gender studies, et aux différentes expérimentations du langage appliquées dans la communauté queer, comme le neutre féministe ou les pronoms personnels neutres (‘iel’ par exemple).

3S. de Beauvoir, Le Deuxième Sexe : tome 1, Gallimard, 1949

4Cf article Tyranny by default, sur le même blog.

5J. Butler, Trouble dans le genre, La Découvert, 2005

6Ibid., p.76

7C. Delphy, L’Ennemi principal 2, Penser le genre, Syllepse, Nouvelles Questions féministes, 2001

8C. Rodgers, « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir: Un héritage admiré et contesté, L’Harmattan, 1998, p.99

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2 commentaires sur “L’identité a-t-elle une valeur par défault?

  1. Il y a complètement une valeur par défaut de l’identité. D’ailleurs dans beaucoup de réseaux sociaux/forums/autres, tant que tu n’as pas d’avatar personnalisé, l’avatar par défaut est en fait une représentation neutre … de bonhomme. Si tu es une fille, il faut le préciser, ça ne va pas de soi. Dans certains réseaux sociaux (LinkedIn) on te demande ton sexe dès l’inscription et du coup l’avatar par défaut est customisé : même silhouette abstraite mais avec des cheveux longs. Personnellement dans l’ajout d’une certaine longueur de cheveux, je retrouve l’idée d’add-on : la version de base, c’est le masculin mais avec deux ou trois détails en plus (cheveux longs, maquillage, boobs, habits plus sexy ou plus sophistiqués) on obtient la version « fille ».
    Je sais pas si ça a un rapport mais c’est peut-être ce genre de comportement qui créé le discours politique selon lequel les femmes sont une minorité. C’est quelque chose qui me choque beaucoup, quand on parle de lutte contre les discriminations je vois souvent des phrases-types du genre « protéger les minorités : femmes, personnes de couleur, personnes handicapées, etc ».
    Les femmes, une minorité ? Faudrait penser à revoir les stats, on représente 52% de la population – et 47% des gamers, pour revenir à ton article.

  2. La minorité ne veut pas forcer dire « minorité numérique », mais minorité au sens social : ne possédant pas les pouvoirs économiques, politiques. Jusqu’à preuve du contraire, les femmes ne les possèdent pas.

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