La construction discursive d’identités « polysexuelles ».

Il ne faut pas avoir peur du titre, c’est un peu pour me la péter, parce que je trouve qu’il sonne vachement branlette intellectuelle. 🙂

Dans Trouble dans le genre[1], J. Butler montre l’existence d’une ligne sexe-genre-désir, basée sur le désir hétérosexuel et l’hétérosexualité obligatoire. C’est à dire que les  individus sont censés correspondre à une catégorie de sexe (mâle ou femelle), qui elle-même correspond à une catégorie de genre (homme ou femme), liée à un désir hétérosexuel, c’est à dire vers des individus de sexe/genre « opposé ». C’est le propre des théories queer, dans une visée de libération des corps et des identités, de lutter contre ce système hétéropatriarcal, défini par de nombreuses féministes.

L’homosexualité hétérosexuelle

Ainsi, dans La Pensée Straight[2], M. Wittig définie l’identité de la « lesbienne » comme une identité de résistance à l’oppression patriarcale et de subversion du système hétérosexuel basé sur le travail de la reproduction.

« La-femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. »[3]

Or la lesbienne (et les religieuses aussi, mais là ce n’est pas notre propos), n’est pas dans une relation avec un homme, et que donc elle s’extrait de la relation hétérosexuelle basée sur l’exploitation politique, économique et sexuelle de la catégorie sociale « femme » par la catégorie sociale « homme ». M. Wittig conclut que comme le terme de « femme » ne peut être utilisé que pour définir les personnes qui subissent cette exploitation, alors :

« La lesbienne n’est pas une femme »[4]

Ce qui signifie que la lesbienne, par son refus de l’hétérosexualité, sort du système hétérosexuel. (D’ailleurs, parmi les féministes radicales, certaines pensaient et pensent encore que pour se libérer véritablement de la domination masculine, il est nécessaire d’être lesbienne.)

Mais cette subversivité, (c’est à dire le renversement des valeurs du système pour mieux les questionner) reste malgré tout basée sur le système binaire de différenciation homme / femme, masculin / féminin. Le refus des hommes dans la relation lesbienne entérine une différentiation essentialiste de la dichotomie homme/femme.

Le lesbianisme comme résistance politique à l’hétérosexualité permet d’en marquer les limites pour le rendre plus visible en tant que système d’oppression. Cela permet effectivement de le nommer pour pouvoir le questionner. Mais n’est-il pas temps de dépasser le stade de la remise en question pour passer à la destruction effective de ce système ? (de le détruire en tant que norme, il ne s’agit bien sur pas de détruire les hétérosexuels 🙂 )

Le concept de la lesbienne chez M. Wittig rentre dans ce que J. Butler appelle une « sexualité subversive qui éclot […] pendant le règne [de la loi] comme un défi constant à son autorité »[5]. Ainsi, la lesbienne de M. Wittig établie un renforcement de la loi et de son existence / autorité  par sa constante remise en question. Cette identité ou sexualité reste toujours définie par rapport à la loi, plutôt que de viser son abolition en établissant une sexualité définie « en dehors » de la loi. Cela montre l’autorité de cette loi qui ne permet pas que l’on se définisse sans y faire référence.

De la même manière, l’homosexualité se fonde sur la binarité des genres / différence des sexes, non pas de manière directe par opposition/complémentarité avec l’Autre comme dans la relation hétérosexuelle, mais par « opposition à l’opposé » ou par ressemblance à ce qui est défini comme « même ». A nouveau, c’est une mise en valeur de l’hétérosexualité puisque le concept d’ « homosexualité » ne pourrait pas exister sans celui d’ « hétérosexualité », rendant par là même sa légitimité à l’hétérosexualité obligatoire, puisque c’est aussi à travers elle et par rapport à elle que se définissent ces sexualités dites subversives. Enfin, l’homosexualité comme seule alternative viable à l’hétérosexualité, permet de définir en négatif le système dans son cadre hétérosexuel, cela reste donc une définition de l’hétérosexualité (voir à se sujet S. de Beauvoir[6] sur comment la notion de féminin entérine le masculin universel).

Quid de la bisexualité ?

La bisexualité comprise comme une alternance ou une réunion des désirs hétérosexuels et homosexuels participe de la même binarité car elle se définie en fonction de l’opposition homosexualité/hétérosexualité, et qu’elle se définie à travers des concepts hétérosexuels.

La bisexualité étudiée comme l’attirance vers deux genres reconnus (comme le présuppose le préfixe « bi- » entérine à nouveau la séparation binaire et arbitraire des sexes et des genres en deux catégories distinctes, opposées et complémentaires.

Enfin, la bisexualité peut être l’attirance non-définie par le genre d’un individu, ce qui la fait alors sortir de la classification des sexes/genres. Cette sexualité là ne mériterait-elle pas une adaptation du langage ? Ainsi, de plus en plus de personnes se définissent comme « pansexuelles ». Mais cette pansexualité visibilise non pas une absence/ non-importance du genre de la personne désirée, mais une pluralité des identités de genre pouvant être désirées. L’identité pansexuelle reste donc liée à une définition du genre des personnes. Or, l’apparition de genres différents, donc hiérarchisés, laisse perdurer l’opposition du « Même universel » lié au masculin cisgenre avec l’ « Autre particulier » lié à tous les genres non-masculins non-cisgenres, qui demeurent hors de la norme. C’est à dire, qu’il existe un genre masculin, qui est la norme, et plein d’autres genres qui ne sont pas la norme.

Cette évolution du langage a néanmoins le mérite de faire passer ces genres et sexualités multiples du champ du non-dit et de l’impensé à celui du sujet oppressé. Ainsi, J. Butler dit dans Défaire le genre :

« Pour être opprimé, il faut d’abord être intelligible. Se trouver fondamentalement inintelligible […] revient à dire qu’on n’a pas atteint le statut d’humain. »[7].

De même, E. Ensler dans Les Monologues du Vagin dit :

« Je crois que ce qu’on ne dit pas, on ne le voit pas, on ne le reconnaît pas, on ne se le rappelle pas. Ce qu’on ne dit pas devient un secret et les secrets souvent engendrent la honte, la peur et les mythes. »[8]

N’est-il pas temps pour une analyse sémantique (c’est à dire par l’étude de la signification du langage) des identités bi et pansexuelles, et pour la construction discursive (c’est à dire via le discours) d’une « polysexualité », non basée sur l’identité de genre des individus désirant et désirés, mais sur une analyse des corps considérés comme uniques et particuliers ?

Pour une « polysexualité »

Ainsi, nous pourrions  développer une sexualité ou des sexualités définies par l’exploration des corps, chacun considéré comme unique et particulier, sans comparaison aux autres par projection et par présomption ou par assimilation à une catégorie de corps prédéfinie. Cette relation à l’autre s’intéresserait aux parties corporelles individuellement considérées, comme ayant chacune un potentiel de jouissance / érotisme, en décentralisant la relation au corps des parties génitales. C’est à dire que nous considérerions le corps comme des parties (mains, bras, torse, …) indépendantes, qui interagiraient les unes avec les autres, mais sans hiérarchiser l’importance de ces différentes parties.

Cela ne serait rendu possible que par l’exploration et l’apprentissage de son propre corps d’une part, et des corps qui nous entourent d’autre part, pour une connaissance de leurs particularités érotiques et sexuelles, mais également esthétiques, odorante, … de leurs façons d’agir et de réagir.

Ainsi, c’est tout une redéfinition du langage qui est à faire. Comment imaginer un langage qui ne soit pas celui du neutre assimilé au masculin universel basé sur l’opposition au féminin particulier ? C’est à dire, comment imaginer un langage qui ne hiérarchise pas les individus en fonction de leur genre ? Cela nécessite pour nous désigner un langage inclusif, non invisibilisant, non binaire. Mais comment désigner de manière égalitaire chaque individu ou identité, sans avoir recours à l’universalisme invisibilisant ? Parce que l’universalisme est invisibiliant, en ce qu’il considère que tous les individus se ressemblent et qu’il nie les particularités qui peuvent être propre à chacun. (Ex : lorsque des féministes blanches disent « nous, les femmes subissons une oppression X », elles partent du principe qu’elles représentent toutes les femmes, alors qu’en réalité elles ne représentent pas les particularités des femmes de couleur, qui peuvent subir une oppression différente)

Une solution pourrait-elle être trouvée par l’explosion des catégories de genre et d’identité ? Mais cette multiplication des identités ne permettrait-elle pas à nouveau une reclassification des individus ? Cela a par exemple pu être le cas dans la communauté queer, où l’on a pu voir se mettre en place une exotisation de certains corps ou de certaines identités, notamment vers des personnes trans ou racisées. C’est à dire que ces personnes sont devenues soudainement extrêmement sexy sur des périodes déterminées qui semblent avoir correspondu à des sortes de « modes » portées par ces identités en fonction de leurs oppressions, que ce soit dans les milieux universitaires, militants, sexuels, … Jusqu’à ce que cet effet de mode retombe en partie, et avec lui certaines des luttes portées en lien avec ces identités.

D’autre part, l’emploi du neutre féministe, basé sur la visibilisation de la grammaire sexiste et de ses oppositions genrées ne peut non plus être une solution durable, en ce qu’il visibilise et questionne le système binaire, mais le ré-emploie dans sa construction. Ne serait-il pas plus intéressant de réfléchir à une utilisation du langage véritablement neutre, qui ne s’alignerait jamais sur un genre donné, en évitant l’écueil de l’invisibilisation des rapports de pouvoir établis par le langage ?


1. J. Butler, Trouble dans le genre, La Découverte, 2005

2. M. Wittig, La pensée straight, Éditions Amsterdam, 2007

3. Ibid., p.61

4. Ibid.

5. J. Butler, Trouble dans le genre, La Découverte, 2005, p.103

6. S. de Beauvoir, Le deuxième sexe : tome 1, Gallimard, 1949

7. J. Butler, Défaire le genre, Éditions Amsterdam, 2006, p.44

8. E. Ensler, Les Monologues du Vagin, Denoël, 2005

 

 

 

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