Fais le toi-même

Il y a de cela quelques années, un nouveau slogan est apparu aux ueeh :

Si c’est important pour toi, fais le toi-même.

Cette phrase qui se voulait un clin d’œil à l’autogestion et aux pratiques DIY (Do It Yourself) a tellement déchainé les passions qu’elle a fini par être enterrée très très profond, et que lorsqu’elle est prononcée, au moins trois ou quatre personnes se mettent à souffler très fort en plissant les yeux.

Elle a été rejetée, notamment parce que certaines personnes la trouvait agressive : elle passait en effet le message que les membres du conseil d’administration n’étaient pas responsables d’absolument tout, puisque par définition, en auto-gestion, on n’est pas sensés se reposer sur des personnes élues qui auraient plus de pouvoir (même si les ueeh ne sont pas entièrement autogérées toute l’année, puisqu’elles ont avaient un CA) et que donc chacun devait prendre ses responsabilités.

Nous en discutions récemment avec un ami, et nous avons réalisé que cette phrase avait en fait eu une résonnance très différente pour nous : qu’elle nous avait d’une certaine manière permis de faire plus de choses. Nous avions compris cette phrase comme une permission ou un encouragement qui nous était donné à faire les choses.

Sauf que cette autogestion, qui est issue d’un système anarchiste, nous amène parfois vers un système doocratique, c’est-à-dire dans lequel chacun mène les projets qu’il souhaite sans attendre la validation par le groupe, et qui à mon sens peut très vite tendre vers une certaine forme de fascisme. Explication :

L’anarchisme fonctionne notamment dans la recherche du consensus. C’est-à-dire que les décisions sont prises par tous, que chaque voix est égale et a la même légitimité à s’exprimer quelque soit le sujet, et enfin que chaque décision prise doit mettre tout le monde d’accord.

On voit tout de suite des inconvénients à ce mode de fonctionnement : puisque chacun a la possibilité de s’exprimer, cela revient très vite à ce que tous s’expriment, se répètent, se reformulent, … D’autre part, pour établir un véritable consensus, il est nécessaire de discuter longtemps pour amener chacun à faire des concessions. Bref, le consensus et l’anarchie, c’est long.

En pratique, pour éviter ces longueurs, les personnes plus expérimentées établissent des stratégies pour éviter l’épuisement.

La première de ces stratégies, est la confiance : se permettre parfois de ne pas se rendre en réunion parce qu’on a confiance dans le groupe pour prendre la bonne décision. Malheureusement, cela ressemble vite à notre système démocratique, dans lequel nos dirigeants peuvent faire pas mal de choses sans que personne n’y regarde de plus près que cela. Ainsi, cette stratégie de confiance n’est possible que lorsque le groupe est réduit et que l’on se connait les uns les autres. Souvent, cela nous oblige à nous rendre au début de la réunion, à repérer les personnes présentes, à écouter les arguments qui se discutent et à ne partir, que lorsque l’on a compris les enjeux de la décision et que, si le groupe hésite entre deux propositions acceptables, on est quasiment certains qu’il ne prendra pas la troisième voie, très très méchante.

La deuxième stratégie consiste à réduire les tours de paroles : prendre la parole de manière synthétique, en mesurant l’utilité de ce que l’on va dire, et ainsi inciter les autres à faire de même. Il semble d’emblée que ce soit la meilleure des manières de participer. Il semble même que ce soit la seule manière possible de mener les prises de décision sur le long terme. Mais cette stratégie développe néanmoins un problème important : en effet, cela demande une grande expérience de ce genre de réunions pour savoir gérer cette rhétorique particulière. Ainsi, les personnes plus expérimentées atteignent un certain niveau d’expertise qui pourrait rapidement se transformer en une sorte de manipulation. C’est le cas par exemple (et souvent inconsciemment), lorsqu’une personne tente une formulation de la solution qui ne met en réalité pas tout le monde d’accord, mais qui, placée au bon moment (après 3h de débat sans pause dans une salle surchauffée), semblera rallier tout le monde, parce que les personnes présentes n’ont plus la volonté ni l’énergie de continuer le débat. La seule solution à ce problème reste l’attention permanente, et le développement d’une capacité de résistance à la fatigue assez extraordinaire.

La troisième stratégie consiste à tendre vers la doocratie. C’est-à-dire, que lorsqu’on veut que quelque chose soit fait, on peut le faire unilatéralement sans attendre un consensus. Et en effet, on aura beau discuter pendant des heures de couleur idéale du pq, au final, ce sont les personnes qui iront au supermarché qui auront le dernier mot. On peut toujours penser que si on a acheté du pq rose et que des personnes veulent absolument utiliser du pq bleu elles pourront toujours aller en racheter. Mais en réalité, même les personnes qui préfèrent le bleu accepteront d’utiliser le rose, plutôt que de refaire ce qui a déjà été fait et de mettre de l’énergie dans quelque chose qui n’est pas si important au final.

L’importance de la validation par le groupe, n’est pas le consensus, mais plutôt l’exposé des différentes options, de leurs avantages, de leurs inconvénients et de l’opinion de chacun. Dans l’exemple précédent, même si un consensus n’avait pu être trouvé, les personnes responsable de l’achat de pq auraient entendu les différences d’opinion lors du débat et auraient pu soit prendre un rouleau de chaque couleur (rainbow power !), soit du pq mauve. (En plus c’est vachement bien le mauve !) Ainsi, lorsque le groupe mandate des personnes pour appliquer le consensus, ou pour synthétiser le débat et prendre une décision, il s’instaure une relation dans laquelle les personnes mandatées sont responsables devant le groupe de la confiance qui a été mise en elles.

Le corollaire de cette stratégie de doocratie, c’est qu’au final, on finit par faire des choses sans en référer au groupe. Cette décision est motivée par plusieurs constats :

  • Je pense avoir les informations / les compétences pour prendre cette décision, et leur transmission serait trop longue et épuisante. (Donc en gros, on loupe notre mission d’éducation populaire et de partage des connaissances)
  • Je me fiche de l’avis du groupe, parce que au final ça ne changera que quelques détails modifiables à postériori. (Donc en gros, j’estime avoir raison sur les gros trucs, et si quelqu’un n’est pas d’accord, tant pis)
  • Je manque de confiance dans l’autogestion et dans les autres, et, plutôt qu’ils s’emparent de mon projet et le montent collectivement, je préfère bosser comme un taré et le faire tout seul à ma manière, qui est la seule manière trop classe à mon sens. (Donc je développe mes instincts de contrôle-freak et je décide de tout unilatéralement, me transformant en méchant dictateur)

En doocratie, on dit souvent que si les personnes concernées ne sont pas contentes, elles pourront refaire le projet à leur manière (c’est le concept du « fork » chez les geeks). Or, il est différent de monter un projet à sa manière, et de re-faire à sa manière un projet déjà fait. En effet, lorsque rien n’existe, la question se pose de savoir si l’énergie mise pour faire projet est rentable par rapport à la différence que l’on va faire, c’est-à-dire créer quelque chose. Dans le cas d’un projet déjà fait, la même énergie passée à tout refaire à sa manière ne va pas permettre de créer quelque chose, mais d’améliorer quelque chose. La question est de savoir, si cette amélioration vaut l’énergie que je vais y mettre.

De plus, il ne s’agit pas de la même quantité d’énergie : Il faudra d’abord tout défaire du premier projet avant de tout refaire, et entre temps, s’épuiser à s’engueuler avec la personne qui a fait le projet avant ou à lui expliquer diplomatiquement que mais oui c’est très bien ce qu’elle a fait, mais on peut faire mieux. Ou alors, il est parfois possible de s’appuyer sur ce qui a déjà été fait. Auquel cas, il faudra à nouveau passer par la phase diplomatique, puis courir après les personnes pour récupérer les informations, puis essayer de comprendre les informations parce que évidemment la personne n’a pas du tout fait les choses dans un ordre qui nous semble logique.

Bref, dire que si les gens ne sont pas contents, ils pourront toujours le refaire à leur manière est un leurre. En réalité, la plupart des gens accepteront le « moins bon » plutôt que de mettre de l’énergie dans du « mieux ». Et cela conduit à des prises de pouvoir dans lesquelles il est possible de prendre toutes les décisions unilatéralement, et d’autant plus si l’on ne transmet pas les informations sur ce que l’on a fait.

Voilà pourquoi je n’aime pas la doocratie et que j’ai un peu peur en ce moment (mais je ferais peut-être un billet là-dessus), parce que j’ai l’impression de faire de plus en plus de choses dans ce sens. Et d’un autre coté, quand rien ne se passe, y a-t-il une meilleure stratégie que celle de tout prendre en charge ?

4 commentaires sur “Fais le toi-même

  1. Pensée originale.
    Je voyais trois versions du DIY avant ton article
    – du cocooning (voir la catégorie DIY dans Pinterest), une sorte d’alternative tendance face à l’universalisation de la consommation.
    – la version punk/squatt plus communautaire qu’anarchiste je dirais d’expérience
    – un vrai rejet de notre société, genre Peter Gabriel époque hôpital psychiatrique
    http://www.sing365.com/music/lyric.nsf/D-I-Y-lyrics-Peter-Gabriel/481F734D39AA6E73482568E400041167

    Pour la doocratie: je voyais plus un truc du genre « n’attends pas après les autres; Si tu veux lancer un projet, fais-le et ils te suivront s’ils le veulent ». En entreprise par exemple, c’est un bon moyen de lancer un projet pour lequel on a des convictions. Le projet peut être alors modifié si adhésion du groupe pour devenir plus global.

    Je vais aller flâner sur ton blog dans les prochains jours, merci pour cet article !

  2. super article, ça me fait vraiment plaisir de découvrir ton blog! et je dois dire que la phrase  » si c’est important , fais le toi-même », que je découvre ici sonne plutôt comme un truc encouragement pour moi aussi. Je ne sais pas où ça va me mener mais bon, j’ai la sensation que ouais ça me donnera le courage de faire les choses que j’aurais aimé voir se faire 🙂

  3. Pour moi cette phrase avait été du vrai foutage de gueule, quand j’étais allé aux ueeh. quand on me l’a dit, c’était à chaque fois parce que une ou des personnes avaient fait un/des trucs super sexistes/racistes/transphobes, et, une quand tu leur fait remarquer et leur demande de changer ci ou ça. « Oh ben non hein, si tu trouves que c’est important, fais le toi même!  » Dans l’absolu c’est pas faux, mais dans le contexte des ueeh, j’aurais apprécié que les personnes en situation dominantes sur tel ou tel plan se prennent un peu en main AVANT, au lieu que ça soit toujours les même qui se tapent le boulot « d’éducation ».

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