L’apparence comme outil de lutte.

Dans les luttes transpédégouines / queer, il existe de nombreux questionnements et de nombreuses réflexions autour de la question de la construction d’une identité par la réappropriation de codes vestimentaires ou comportementaux. La notion de performance1 est un des axes d’approche pour déconstruire les normes qui nous sont imposées et pour mieux se reconstruire et s’affirmer dans son identité propre.

Pourtant, alors que nous cherchons à questionner et à analyser les mécanismes de la norme, cela se traduit parfois par d’autres injonctions à d’autres codes. On en arrive l’élaboration d’une contre-norme queer, tout aussi contraignante que la précédente.

Bref, ce texte parle de fashion power, de paillettes, d’affirmation de soi, de violence et de multiplicité des identités.

Un peu d’histoire

Quand on retrace l’histoire des femmes et du féminisme, aussi bien que l’histoire transpédégouine, on remarque que la mode a toujours joué un rôle central dans notre affirmation, et a toujours accompagné, sinon créé les moyens de notre visibilité et de notre émancipation.

Par exemple, quand les femmes ont commencé à travailler, durant la seconde guerre mondiale, c’est aussi le moment où sont apparus la mode du travestissement féminin vers masculin et des pantalons. Cette mode s’est développée pour accompagner les mœurs et les changements de la société : puisque les femmes travaillaient, il fallait qu’elles en aient les moyens et donc qu’elles puissent porter des vêtements pratiques et confortables. Mais si c’était un accompagnement, c’était aussi et surtout un acte qui participait de la lutte pour l’émancipation et la revendication de nos droits, en visibilisant et en se faisant le porte parole du mouvement des droits des femmes, ainsi que la réappropriation par les femmes d’un des outils de leur oppression et son détournement pour en faire un nouveau moyen de lutte pour leur émancipation. Ainsi, cette mode a accompagné, soutenu et participé au féminisme de cette époque.

Dans l’histoire de la communauté lgbtqif également, la mode, ou du moins l’apparence a été un vecteur de notre visibilisation et de nos luttes. Les drag queens et les drag kings ont toujours été pour nous de véritables emblèmes. Pour leur sexualisation à outrance et leur exubérance, qui bravaient les mœurs, pour leur audace aussi et pour le le courage dont ils et elles faisaient preuve en portant ces vêtements et en affichant leur sexualité, leur genre et leurs luttes dans la société hétérosexiste.

Les plumes, les paillettes, l’abus de rose et les talons aiguilles portent en eux-même la revendication de la lutte pour l’affirmation de nos identités2. Par l’apparence et par le comportement que nous endossons, pour un soir ou au quotidien, nous effectuons une sorte de coming out permanent3. Et ce coming out a été longtemps un de nos principaux outils de lutte4.

Aujourd’hui encore, ce que nous renvoyons aux lgbt bien pensants qui militent pour le droit au mariage, à la famille et à l’indifférence, ces lgbt que nous nommons « intégrationistes », c’est qu’ils ont abandonné la lutte pour l’émancipation et essayent de devenir plus hétérosexuels que le système patriarcal conservateur qui les a oppressé si longtemps. Nous, transpédégouines queer féministes, refusons que notre droit à exister soit conditionné à un mode de vie hétérosexuel normé qui recréée en son sein de nouvelles discriminations plus violentes encore pour tous ceux qui sortent du chemin bien net et bien tracé de l’ordre moral.

Nous sommes fabuleux et fabuleuses, et c’est un aspect primordial de nos identités et de nos luttes.

De la violence et de la riposte.

En tant que queers, en tant que personnes visibilisées comme étant déviantes et comme revendiquant l’abolition des normes, nous sommes victimes de violences. Une violence institutionnalisée, par la l’injonction au mariage et à la famille, par la répression policière appuyée sur la censure et la punition pour garder l’ordre moral. Une violence systémique, inhérente à la société hétéropatriarcale blanche et chrétienne, dans l’éducation, la publicité, le respect des valeurs conservatrices. Une violence quotidienne quand nous nous faisons insulter de « pédé » ou de « gouine », quand on nous refuse un appartement ou un emploi à cause de ce que nous sommes. Une violence verbale, qui assimile à des idées négatives les termes « putain » ou « enculé ». Une violence familiale lorsque nous sommes contraints à rester dans le placard pour faire bonne figure ou à partir. Une violence physique quand des groupes viennent casser du pédé devant nos bars et nos boites.

En réponse à cette violence que nous subissons pour ce que nous sommes, les luttes queer se sont organisées notamment autour de l’idée de défense voire de riposte. Ainsi, pour sortir de la victimisation, nous avons développé notre agressivité, notre répondant. Nous avons cultivé une violence politique. En sortant du placard et en nous affichant ouvertement comme transpédégouines, comme putes, comme féministes, nous avons montré aux hétéros une première réponse à leur violence : nous leur avons signifié par nos apparences et nos attitudes que nous refusions de cautionner plus longtemps le système coercitif dans lequel ils nous avaient enfermés. Nous leur avons jeté au visage, par nos plumes et nos paillettes, que nous étions désormais hors de leur contrôle, et que nous étions décidés à détruire leur société. En affichant au grand jour nos corps et nos sexualités perverses et contre natures, nous avons proclamé la fin de leurs valeurs traditionalistes obscurantistes. En nous réappropriant le langage, en réutilisant les mots qu’ils employaient pour nous désigner avec mépris et en les brandissant comme des étendards flamboyants, nous avons décidé que le langage ne leur appartenait plus, qu’ils n’étaient plus les seuls maîtres de la parole, que nous allions nous aussi nous exprimer en tant qu’individus politiques, en tant que communauté opprimée reprenant enfin ses droits sur ce qu’elle est. En construisant nos espaces safes dans des bars, dans des squats, dans des quartiers entiers de certaines villes, nous avons bâti notre communauté et rejeté la famille comme unité économique fondatrice des bases de cette société.

Par la suite, la violence défensive de notre affirmation et du reniement des valeurs hétérosexistes ne nous ont plus suffi. Nous avons décidé de répondre physiquement aux agressions répétées de nos oppresseurs. Nous avons voulu abolir le système oppresseur et riposter à ses attaques systématiques.

Les luttes queer et l’anti-norme

Les luttes queers récentes sont ainsi souvent axées sur un rejet de l’imposition d’une féminité calme et impuissante face à ce qui l’entoure. Ainsi, elles tombent parfois dans l’extrême inverse d’une certaine exacerbation de la violence et des comportements masculins en général. Cette réappropriation de la violence5 et de l’affirmation de soi est extrêmement importante dans le contexte de la société misogyne dans laquelle nous sommes. Cela nous permet de nous défendre, et dans le même temps de remettre en cause un système de normes qui ne nous correspond pas.

Pourtant, dans le même temps, on oublie de se poser la question des différentes positions des personnes vis à vis de cette norme. Ainsi, les black blocs anarchistes6 sont parfois sacralisés parce qu’ils permettent, par la dissimulation de la personnalité une confusion des genres. Je peux tout à fait comprendre que des personnes se sentent plus à l’aise dans le cadre d’une action au sein de laquelle leur identité de genre ou leur appartenance au groupe ne sera pas remise en question sur des critères physiques de force apparente ou d’expression de genre. Pourtant, cette annihilation des normes de genre par l’assimilation à un groupe me pose question. Ne serait-ce pas là le débat inversé du port de l’uniforme à l’école ou dans certaines professions, dont le retour est parfois prôné par les mouvements conservateurs et religieux ? (Enfin pas en ce moment, là ils se focalisent sur le mariage et les méchants lgbt qui veulent des droits.)

Pour supprimer la norme en tant que principe coercitif de contrôle sur nos corps et nos comportements, il ne suffit pas de remettre en question la norme spécifique de notre société, mais bien le concept de norme, en tant qu’obligation à la ressemblance ou à l’assimilation, en tant que conformité d’un individu au groupe.

J’ai toujours pensé que la suppression de catégories binaires de genre devait se faire par l’explosion de ces catégories. Les faire imploser par la multiplication d’identités de genres trop vastes pour être contenues par deux petites boites. « On ne naît pas femme, on le devient »7. Si on ne veut pas devenir une femme, doit on pour autant ne rien devenir ? Nous dirigeons nous vers la revendication d’identités a-genre ? Ou cela nous laisse-t-il au contraire l’espace de liberté suffisant pour devenir ce que l’on veut, jusqu’à la création de 8 milliards d’expressions de genre différentes, telles que les catégories binaires ne puissent plus trouver le moyen de les séparer en deux. Un continuum du genre et du sexe, plutôt qu’une assimilation impersonnelle au groupe, dans laquelle l’identité propre n’a plus de valeur ?

Pour revenir à ce culte de la réappropriation de la masculinité, pourquoi ne prenons nous pas le temps de nous demander quelle est la place des personnes qui préfèrent certains modes d’action habituellement dévolus au féminin. Je comprends la volonté des membres de la communauté à lutter. Pour autant, il existe de nombreux moyens de le faire. Par l’action de rue, par l’organisation de moments communautaires, mais aussi en prenant part aux tâches plus discrètes : prévoir la nourriture, gérer les tâches administratives, faire le ménage, prévoir la trousse à pharmacie en manif, …

Nous devons toujours être attentifs à ce que ces tâches ne soient pas portées par des personnes identifiées femmes parce qu’elles sont identifiées comme telle. Néanmoins, cela ne fait pas des personnes qui choisissent ces modes d’action et de participation à la vie de la communauté de moins bons militants. Non, le comble du féminisme queer n’est pas une stone-butch androgyne ultra-violente et exhibitionniste. Ces personnes font partie de la communauté, mais elles ne sont pas toute la communauté.

 Nous devons réfléchir à la place que nous donnons aux identités différentes de celles mises en avant. Il est important de laisser de la place pour notre diversité, si l’on ne veut pas recréer le système coercitif contre lequel nous nous battons. Il est important de garder dans notre communauté ces espaces d’indécision et d’expérimentation. De permettre d’expérimenter la norme, l’anti-norme ou quelque autre norme, pour se réapproprier nos identités au delà de ces normes.

 Ainsi, il ne suffit pas que notre communauté, tout en glorifiant la masculinité, se positionne comme ouverte à la diversité. Il faut que nous l’encouragions. C’est pour cela qu’il est important de ménager des espaces de parole et de vie, de manière active, c’est à dire en participant à leur élaboration, et en refusant activement de monopoliser le discours autour des expressions de genre masculine.

 Je ne suis pas conforme à ce que cette société attends de moi, et je n’en suis pas l’opposé non plus. La communauté queer ne devrait pas attendre des personnes qui la composent la revendication d’une identité de genre ou d’un comportement ou de moyens d’actions spécifiques, mais bien être ouverte à la multiplicité des modes d’expression, tant qu’ils respectent notre cohérence politique féministe.

1 J. Butler, Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity, Routledge, New York, 1990.

2 « the critical promise of drag does not have to do with the proliferation of genders…but rather with the exposure of the failure of heterosexual regimes ever fully to legislate or contain their own ideals » J. Butler, « Critically Queer ». GLQ: A Journal of Lesbian and Gay Studies, 1993.

3 « If a bullet should enter my brain, let that bullet destroy every closet door » H. Milk.

4 « Nous avons été obligés [de faire notre coming-out] pour inverser les forces qui nous maintiennent dans un  » privé «  où il est commode de nous gouverner », Act Up Paris, Le Monde, 1999 (et je vous conseille d’aller lire le communiqué en entier : http://www.actupparis.org/spip.php?article485

5 Comme avec le mouvement Bash Back ! : https://en.wikipedia.org/wiki/Bash_Back! [en]

7 S.de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tomes I et II, Gallimard, 1949.

4 commentaires sur “L’apparence comme outil de lutte.

  1. J’suis pas sûr de tout comprendre, et il y a toujours le même point sur lequel on diverge (mariage gay = norme hétérosexuelle) mais j’aime beaucoup ta réflexion générale sur les codes vestimentaires, et ça m’amène à faire bouger des trucs auxquels je pensais et qui pose problème.

  2. « Je ne suis pas conforme à ce que cette société attends de moi, et je n’en suis pas l’opposé non plus. » bravo, cher, pour cette profonde réflexion: quand l’anti-norme devient norme à son tour elle est tout aussi oppressive. Commettre tous les interdits systématiquement c’est être aussi gouverné par la censure: certainEs de nos pseudo-révoltéEs ne sont que des catholiques « retournés ».
    Maintenant je m’interroge sur la « construction/déconstruction » du genre. Est-ce que l’acquisition de son genre (de son « style ») peut être, doit être, une chose totalement réfléchie? Est-ce qu’il ne faut pas y comprendre une grande part de fantaisie, d’inconscient (ou de je m’en foutisme). Pour ce qui et de la folle et du travestis exhibitionniste attention, oui celà peut être subversif, dans le métro par exemple. Mais cette subversion peut être très vite récupérée par les hétéros qui en font un amusement lié à une image ridicule de l’homosexualité.
    Ton article me fait penser je ne sais trés bien pourquoi à ceux des critiques de jazz maoïstes des années 70 s’attaquant aux roulements d’yeux de Louis Amstrong, à ses mimiques burlesques. Pour nos critiques maoïstes (certains reprenaient des propos des Black Panthers) Amstrong s’y conduisait en « oncle tom ». Des critiques afro-américains vinrent à la rescousse de celui qui imprima sa marque sur la musique du XXeme siècle. Si je me souviens bien ils expliquaient que les mimiques de « Satchmo » s’inscrivaient dans le cadre de la culture noire des « mardi gras » de la Nouvelle Orléans et relevaient de la danse africaine et pas de la soumission.

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