Sortir du placard trans

Je vois passer de plus en plus régulièrement des prises de positions de meufs féministes (cis ou trans), assimilant les mecs trans à des mecs cis, leur attribuant un certain nombre de privilèges liés au genre masculin. Or la réalité des situations des mecs trans me paraît plus complexe que cela.

Bien sûr, je ne souhaite absolument pas ici remettre en question les analyses féministes matérialistes qui utilise les classes sociales d’“hommes” et de “femmes” comme outils pour identifier et critiquer les rapports de pouvoir qui s’exercent au sein de notre société hétéropatriarcale. La question ici est plutôt de savoir comment analyser la position des hommes trans dans les espaces communautaires queers et féministes au sens large.

Sexisme

Les relations de pouvoir ne s’exercent pas à un moment donné, unique, indépendant de tout contexte, mais sont inhérentes au système hétéropatriarcal dans lequel nous vivons. Ce système construit un rapport de classe entre d’une part les “hommes” et d’autre part les “femmes”. Cette construction se fait à l’échelle individuelle : chaque bébé se voit assigner un genre, chaque enfant se voit encouragé ou au contraire réprimé dans ses expressions, actions, intérêts, …

De part notre place dans la société, comment nous sommes identifiés par les personnes autour de nous, nous bénéficions d’un certain nombre d’avantages ou d’inconvénients. Mais ce ne sont pas ces interactions ponctuelles qui forment des rapports de pouvoir et de domination. C’est leur répétition et leur incorporation qui les transforme en systèmes d’oppressions.

Ce n’est pas parce qu’une femme se fait couper la parole une fois qu’elle est opprimée. C’est parce qu’elle se fait couper la parole systématiquement dans la très grande majorité de ses conversations avec des hommes.

Or, grandir dans un tel système, renforce la prise que ce système à sur nous. Les femmes dans la société hétéropatriarcale apprennent que leur parole est moins importante, qu’elles ne doivent pas prendre trop d’espace, … Elles apprennent et appliquent tout un ensemble de codes et de conventions sociales qui leur permettent d’être socialement acceptées dans cette société.

Prenons un autre exemple, peut-être plus flagrant, celui de la culture du viol. Les femmes apprennent qu’elles sont en danger permanent d’être violées et qu’elles doivent se protéger contre ce danger, par exemple en ne sortant pas seules la nuit, en ne portant pas de mini-jupes, …

Pour les femmes blanches cis hétéras valides, le parcours qui mène à cet apprentissage semble très clair. Mais qu’en est-il des autres personnes concernées par la culture du viol ? Il existe différentes manières d’apprendre ces réflexes, avec bien sûr différentes conséquences. Les femmes noires par exemple seront sexualisées différemment des femmes blanches (généralement plus tôt et en lien avec les théories racistes d’animalisation des femmes noires [cf le blog de MrsRoots]). Les femmes trans apprendront à craindre le viol, soit parce qu’elles sont identifiées comme femmes cis, auquel cas elles en viennent à craindre en même temps le risque d’outing forcé qu’il constitue, et donc le risque de violences supplémentaires, soit parce qu’elles sont identifiées comme femmes trans et subissent les clichés transphobes de sexualisation et d’exotisation. Les hommes homosexuels apprendront à ne pas être trop efféminés, au risque de faire face à une violence qui leur renverrait cette féminité vue comme infériorité : insultes féminines, concentration des agressions sur le sujet de leur sexualité, …

Sexisme intégré

Qu’en est-il des hommes trans ? Peut-on grandir pendant 20, 30, 40ans de sa vie en étant identifié par les autres comme femmes et ne pas ressentir le sexisme ? Peut-on laisser se poser sur nos corps les regards et les attentes des autres et ne pas apprendre à s’y conformer, ne serait-ce parce qu’on ne sait pas comment faire autrement ? Les hommes trans grandissent entourés d’attentes sur leur féminité, tandis qu’on leur enlève l’accès aux “choses de garçon”.

Bien sûr, à l’échelle individuelle, celà est plus ou moins vérifiable. Mais en prennant du recul, un grand nombre de choses liées à l’éducation en tant que femme se retrouve dans les comportements et/ou intérêts des hommes trans.

À tout hasard (et parce que je suis un geek et que je passe quand même pas mal de temps dans ces milieux), prenons l’exemple de l’informatique. Au Reset[le site], hackerspace féministe et queer à Paris, qui s’emploie à toujours accueillir une majorité de personnes non-homme-cis, il n’y a quasiment pas de garçons trans. Parmi les personnes qui viennent régulièrement, il y a une grande majorité de femmes, cis et trans, un mec trans (coucou c’est moi !), une personne qui a récemment fait son coming out NB et des mecs cis. On pourrait se demander s’ils sont plus nombreux dans des hackerspaces plus masculins ? Bah non.

Alors pourquoi les mecs trans ne se sentiraient pas tout à fait aussi à l’aise en informatique que les mecs cis ? Est-ce qu’ils auraient eu moins accès à des jeux vidéos en grandissant ? Est-ce que leurs professeurs pourraient les avoir découragés d’entamer des études dans cette voie ? Est-ce que leurs proches ont pu dénigrer leurs compétences parce qu’ils les voyaient comme des filles ? Je sais pas, mais ça me parait pas absurde.

Et si ça se vérifie en informatique, je suis prêt à parier que ça se vérifie ailleurs aussi.

Transition

Bien sûr, en transitionnant, le regard des autres sur nous change. Bien sûr, l’identification par les autres comme homme amène des privilèges de légitimité (présence dans l’espace public, reconnaissance des intérêts et compétences, …). Sauf qu’encore faut-il défaire à l’intérieur de nous tout ce que nous avons appris, malgré nous, sur notre illégitimité constante, sur notre impuissance.

Quand on dit que les hommes trans ont vécu le sexisme, ça ne signifie pas qu’ils ont vu un documentaire sur Arte et que maintenant ils font attention à ne pas trop étaler leurs privilèges. Ça veut dire qu’ils l’ont incorporé pendant des décennies, parfois la majeur partie de leur vie. Ça veut dire qu’ils en connaissent les mécanismes parce qu’ils les ont subis et parce qu’ils ont du les déconstruire et les interroger un par un pour se frayer une place dans la classe des “hommes” et obtenir un passing, voir se cacher pour éviter la transphobie qui aurait pu suivre leur outing accidentel.

Et même si on pouvait accepter que les hommes trans, après un certain temps, oublient complètement leur socialisation originelle de femme pour incorporer pleinement les privilèges d’homme (lol), il leur reste encore, quotidiennement, le rappel qu’ils ne sont pas des hommes cis. Parce que leur état civil ne leur correspond pas, et que même s’il correspond, on leur demande encore des papiers qui datent d’avant leur changement d’état civil (diplômes, anciens certificats de travail, acte de naissance, …). Parce qu’ils n’ont pas forcément l’envie et/ou la possibilité de déménager à l’autre bout du monde et de se couper complètement de leur famille, leurs potes, leurs anciens collègues, de toutes les personnes qui les ont connus avant leur transition. Parce que draguer et avoir une sexualité, ce n’est pas juste devoir rentrer dans des explications à rallonge sur leur corps, c’est aussi prendre le risque de s’exposer à des violences. Parce qu’avoir des enfants ne pose pas les mêmes contraintes, etc…

En réalité, les mecs trans n’oublient jamais qu’ils ont été considérés comme femmes. Parce qu’ils suivent une carrière professionnelle ou un chemin de vie qu’ils ont commencés quand ils étaient considérés comme femmes. Parce qu’ils gèrent les conséquences de leurs traumas “de femmes” quand ils sont passés par des violences sexuelles, des grossesses, des avortements, des cancers “féminins” des seins ou de l’utérus, …

Placard

D’ailleurs, on est un paquet à galérer en se traînant nos PTSD, dont on ne peut pas parler dans les espaces straights mais dont on n’a pas le droit de parler dans les espaces “féministes” parce qu’il ne faudrait pas faire du notallmen.

Alors on se retrouve entre mecs trans, pour parler de problèmes de mecs trans. Pour parler des dysfonctionnements dans nos relations de couple avec des mecs, parce qu’on en a marre se taper toute la charge mentale et affective par réflexe. Pour parler de notre sexualité, parce qu’on n’arrive plus à baiser sans avoir des flash backs. Pour parler de nos chattes qui ont des mycoses mais on ne connaît pas de gynécos cools alors on va voir les copains pour trouver des adresses.

Et on se retrouve à monter des associations d’auto-support et de santé pour pouvoir parler de nous en termes vraiment très pragmatiques et matériels et surtout pas en termes politiques, parce qu’on voudrait pas froisser les copines féministes qui, mine de rien, restent les seules personnes cis à qui on peut s’outer sans trembler des genoux. Et donc aussi potentiellement les seules personnes avec qui on peut baiser, ou juste aller à la plage.

Tiens d’ailleurs, vous avez une idée de la dépendance affective dans laquelle ça place les mecs trans tout ça ? Parce que quand toute la société te dit que t’es chelou, que ton corps n’est pas dans les normes, pas représentable, pas dicible, c’est violent pour ton estime de toi. Et quand t’es trop une meuf pour les mecs pédés, trop un mec pour les meufs gouines, trop un monstre pour les meufs hétéras, avec qui tu baises ? Avec qui tu relationnes ? Bah parfois, ça tombe sur la première personne qui est plutôt cool avec toi. Et quand tu l’as, tu t’accroche. Même quand c’est un mec hétéro-ouvert-d’esprit qui te réassigne à un rôle de meuf dans la relation, et qui te baise comme une meuf. Même quand c’est une personne qui pique des crises, te culpabilise, te manipule, parfois te frappe. C’est pas idéal, mais on t’a bien fait comprendre que t’aurait pas mieux.

Évidemment, ce n’est pas toujours comme ça. Mais pourquoi certaines féministes refusent complètement de voir ces vulnérabilités là ? Ces axes de pouvoir là, qui sont systématiquement présents dans nos communautés ?

Alors oui, il y a des mecs trans qui sont des connards. C’est comme partout. Mais venez pas nous sortir les privilèges des mecs trans qui sont des mecs comme les autres alors qu’on a moins d’accès au travail, au logement, à la santé, aux relations amoureuses et sexuelles, à l’estime de nous, … Demander aux mecs trans de continuer leurs discussions en non-mixité et sans prendre trop de place, c’est les confiner au placard, à l’isolement, à la vulnérabilité.

On passe suffisamment de temps à se taire pour ne pas diviser la lutte. Nous avons besoin d’espaces pour penser notre rapport aux autres, notre place entre système hétéropatriarcal et communautés queers féministes. Nous avons besoin d’analyses politiques sur nos corps, nos identités, nos relations, pour sortir les violences que nous subissons du domaine du privé et de l’individuel.

Ces espaces doivent être et sont déjà féministes et matérialistes, parce que ce sont les outils que nous utilisons pour analyser les rapports de pouvoir. Ces espaces doivent être construits avec les femmes cis et trans autour des questions liées aux vécus du sexisme. Ces espaces doivent être construits avec les personnes trans autour des questions de transition. Ces espaces doivent être construits avec les folles et les butches autour des questions de constructions d’identités masculines hors normes et politiques.

Nous avons besoins de construire ces solidarités là, justement parce que nous ne sommes pas des hommes-cis-hétéros. On ne peut pas vouloir détruire les normes hétéropatriarcales d’une part, et tordre nos identités pour les faire rentrer dans le moule d’autre part.

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