Et si les « Cafés Vie Privée » étaient paternalistes et exclusifs ?

Le dimanche 2 juillet, dans le cadre du festival Pas Sage En Seine (PSES2017), nous avons présenté la conférence de clôture avec l’équipe du Reset. L’objet de cette conférence était d’expliquer d’abord les raisons qui nous avaient ammené·e·s à créer un hackerspace spécifiquement féministe, et ensuite la manière dont nous rendions l’espace accueillant pour les femmes, queers et personnes minorisées.

Lorsque nous avons été contacté·e·s pour répondre à l’appel à participation de PSES, nous n’envisagions alors pas que notre intervention serait placée en clôture du festival. De plus, entre temps, un désaccord a éclaté sur le réseau social Mastodon entre l’un des organisateurs de la conférence et l’administratrice d’une instance féministe du réseau. Le lendemain, le programme de la conférence sortait, annonçant en ouverture une conférence titrée « Bienveillance ? Mon cul ! », donnée par une des organisatrices, et en clôture, la présentation du Reset.

Refusant de présenter la traditionnelle conférence sur « le sexisme, c’est pas gentil » donnée généralement par une meuf (parfois la seule conférencière) dans chaque conférence informatique (PSES, Ubuntu Parties, …), en servant par la même occasion de caution féminine et féministe au festival, nous avons décidé que le public d’évènements comme PSES avait sans doute déjà eu accès à cette réflexion de base du féminisme 101 et qu’il était temps d’engager une véritable réflexion sur les outils théoriques et pratiques des méthodes féministes. Bref, si vous voulez que des féministes viennent vous éduquer, il va falloir travailler.

En conséquence, après une brève présentation des freins à l’entrée des personnes minorisées, en particulier femmes et queers, dans les milieux informatiques, nous avons présenté nos outils, en passant par la création d’espaces safes, en rappelant des notions comme la mixité choisie, en parlant du modèle d’éthique du care proposée par Joan Tronto comme base d’une éthique féministe des interactions interpersonnelles, et en abordant la question des analyses matérialistes des rapports de pouvoirs et des intersections des oppressions et des luttes. Pour terminer, nous avons proposé notre vision cyberféministe de l’association de ces pratiques féministes avec les outils du hack pour travailler à la réappropriation de nos corps et de nos capacités, vers notre autonomie et notre encapacitation.

Et là, surprise, c’est sur le rappel des bases du féminisme 101 qu’on vient nous trouver. Visiblement, la définition du paternalisme, ce n’est pas encore acquis.

La critique faite au cours de la conférence aux Cafés Vie Privée peut bien sûr s’appliquer à un grand nombre d’ateliers de vulgarisation informatique ou cryptographique. Mais c’était un exemple non seulement pertinent mais aussi pratique, puisque connu du public présent (vu que le collectif participait justement à l’animation d’ateliers dans le festival).

La démarche lancée par Asher Wolf en 2012 en Nouvelle Zélande, qui a démarré le mouvement international des cryptoparties (parfois traduites par « Cafés Vie Privé »), est éminemment politique. Il s’agit d’une part de faire le constat des menaces informatiques qui pèsent sur chacun·e·s, qu’elles soient étatiques ou d’autres origines, et d’autre part de prendre conscience que peu de personnes ont accès aux moyens de s’en protéger. Les cryptoparties utilisent les principes de l’éducation populaire pour permettre l’accès du plus grand nombre à ces technologies. Ou plutôt à la maitrise de ces technologies, nécessaires au quotidien, mais dont l’interface masque, par design, tout le travail de la machine, le rendant au mieux mystérieux, au pire limitant/contrôlant. Cette démarche fait écho à d’autres initiative de vulgarisation de l’informatique et de la cryptographie dans le monde, souvent en lien avec des actualités politiques. Télécomix héberge des chans IRC pour communiquer avec des Tunisiens, des Égyptiens, des Syriens ou encore des Turcs et leur donner des moyens simples de protection de leur vie privée, au fur et à mesure de l’avancée géographique des Printemps Arabes, et avec eux de la découverte médiatique des outils de surveillances comme Qosmos ou Amesys, et des pratiques d’espionnage et de torture utilisées par certains gouvernements. Dans les assemblées populaires des mouvements des Insurgés espagnols ou d’Occupy, les ateliers d’éducation et de formation par les pairs se multiplient également. Finalement, c’est avec les révélations sur l’espionnage généralisé des communications par la NSA et le projet PRISM que les cryptoparties trouvent une résonnance et finissent par se multiplier jusqu’à symboliser le mouvement hacker occidental sur lequel les médias commencent à braquer leurs projecteurs. C’est bien là le symptôme d’une demande croissante pour une formation sur ces questions, à laquelle aucune solution n’existait encore.

Pourtant, à force de cryptoparties, nous finissons par nous rendre compte que ce modèle ne correspond pas nécessairement aux modèles de menace que nous rencontrons. Quelques exemples : que dire de l’utilisabilité de GPG, quand la personne qui présente cet outil affiche sur le projecteur… sa boite Gmail, ouverte sur un des onglets de son MacBook ? (big up au AlphaOneLabs de BKLYN pour celle-là) Le saviez-vous, pour inviter des homosexuels ougandais à un festival LGBT, il vaut mieux utiliser Gmail, qui permet à leurs communications de se fondre dans la masse et donc les protège. Breaking news, utiliser TOR ne vous protège pas contre le harcèlement en ligne sur les réseaux sociaux. Bref, j’ai fait pas mal de cryptoparties (en France, à l’étranger, grand public, en non-mixité, …) et à chaque fois que j’ai dû personnellement faire face à un problème de sécurité et d’informatique, je suis passé par des solutions qui n’avaient rien à voir avec ce qu’on y apprenait. Alors elle est où, la prise en compte de nos modèles de menace là ? À quel moment les mecs cis hétéros qui animent ces ateliers prennent en compte mon modèle de menace de queer militant ? Peuvent-ils seulement imaginer que j’aie besoin de contacter un mec pédé en Ouganda, qui risque la lapidation s’il est outé ? Mais sans aller aussi loin, comment puis-je penser qu’ils soient capables de prendre en compte mes besoins quand tous les exemples qu’ils prennent sont hétérosexuels ? Quand, pour parler de gestion de mots de passe, Genma explique : « Plus c’est long, plus c’est bon ». Quand les grands manitous de la communauté informatique préfèrent utiliser de vagues formules neutres pour parler de la personne avec qui ils partagent leurs vies plutôt que de s’outer comme pédé, comment peuvent-ils une seconde imaginer la gestion de leur vie privée des queers militants ?

Qu’on soit bien clairs. Je ne pense pas qu’ils devraient faire plus d’efforts pour envisager nos expériences. Je pense que cela leur est impossible. De la même manière que je ne pourrai jamais imaginer le racisme quotidien et systémique. De la même manière que je ne pourrai jamais imaginer ce que c’est de n’avoir pas grandi avec un ordinateur et de se sentir incapable devant la machine. De la même manière que je ne pourrai jamais imaginer la navigation sur internet avec un handicap. Je peux me renseigner. Je peux lire des articles sur le racisme systémique et son expression en ligne et dans les milieux informatiques. Je peux tester avec ma mère différente manière de lui expliquer les choses jusqu’à ce qu’elle me dise que l’une d’entre elle fonctionne. Je peux suivre les pratiques d’accessibilité ARIA lorsque je construis un site internet pour améliorer son accessibilité. Et ces ressources me sont accessibles parce qu’elles viennent des personnes concernées. Ces personnes se sont réunies, ont réfléchis à leurs besoins, ont formulé des solutions et les ont transmises. De la même manière que nous, meufs et queers, nous sommes réuni·e·s dans notre hackerpace féministes, avons réfléchi à nos situations, avons mis en place des solutions telles que les cryptoparties centrées autour de pratiques militantes, les table rondes techniques et juridiques autour du cyberharcèlement ou encore le cryptobar. Et enfin, nous vous transmettons ce travail, à travers des conférences, des articles, et notre wiki.

Les évènements de sécurité que nous organisons au Reset sont systématiquement organisés, non pas en prévision d’une menace potentielle et hypothétique, mais devant les menaces existantes pour s’en protéger immédiatement et s’en prémunir dans le futur. En janvier par exemple, une féministe a été harcelée sur Twitter par des raids organisés sur le forum 18-25 de jeux-vidéos.com. Elle nous a contacté·e·s pour apprendre à sécuriser ses données et nous avons passé du temps avec elle à résoudre sa situation et à la rassurer sur les menaces informatiques réelles ou aberrantes qui lui étaient envoyées. À la suite de cet évènement, elle est venue au Reset présenter son témoignage et nous avons répondu avec elle aux questions techniques posées par les personnes présentes qui s’identifiaient à cette situation. En décembre, nous avons organisé une « cryptoparty spéciale pour les militant·e·s », laquelle était animée uniquement par des personnes elles-mêmes militantes, qui avaient pu se retrouver au sein des manifs contre la loi travail du printemps ou dans d’autres mouvements au cours de leur parcours militant.

En bref, à chaque fois, les évènements ont été construits autour, avec et le plus souvent par les personnes concernées. Ce sont elles qui ont visibilisé les situations auxquelles elles faisaient face. Ce sont elles qui ont proposé la structure de l’atelier (tables rondes, groupes thématiques, ateliers individuels, …). Ce sont elles qui ont apporté ou demandé le contenu de l’atelier (témoignages, présentation d’outils techniques, installations d’outils, présentations des recours juridiques, …). Se passer de l’inclusion et de l’expertise de ces personnes, prétendre savoir ce dont elles ont besoin, préparer sans elle la forme de la discussion qui aura lieu et les questions qui y seront posées, c’est déjà orienter le modèle de la cryptoparty vers une forme qui ne les prend pas en compte.

Mais au-delà de ça, prétendre que les Cafés Vie Privée s’adressent « au grand public », c’est exclure les personnes qui ne correspondent pas aux critères de masculinité hégémonique et qui déjà, de fait, quotidiennement, sont exclues de la notion de « grand public » au moment même de sa formulation. Nous savons que nos modèles de menace sont spécifiques parce que la société hétéropatriarcale nous rappelle tous les jours que nos expériences ne sont pas universelles. Cela nous conduit d’une part à présupposer que les sujets abordés ne nous concerneront pas (et peu importe que ce soit le cas ou pas, ça l’est déjà bien trop souvent ailleurs pour qu’on ne prenne pas le risque dans un CVP). Et d’autre part à pratiquer une forme d’autocensure puisque l’on nous a appris que nos problèmes ne concernaient pas le dit grand public. Nous ne voudrions pas traverser la culpabilisation d’avoir accaparé un atelier grand-public en l’orientant autour de nos questions de discrimination, de sexisme, de racisme, d’homophobie qui, on nous le rappelle bien souvent, ne concernent que nous-même.

Au Reset, nous vous garantissons que ces ateliers porteront directement sur les spécificités de vos expériences, que vous faites partie du public cible, que les personnes référentes vous ressembleront et surtout comprendront vos situations, que nous sommes disponibles sur place, et en amont par mail ou DM pour adapter le format à vos besoins, y compris pour vous accompagner personnellement par téléphone parce que vous avez un besoin urgent et ne pouvez pas vous déplacer.

Je comprends bien le désir des CVP de recruter des femmes pour animer les ateliers, et ainsi répondre à un certain nombre de critiques formulées ici. Mais si, après tous ces efforts, elles ne viennent toujours pas (et effectivement, les CVP existent depuis 2013), peut-être est-il temps de s’interroger sur l’exclusion qui semble inhérente au format des CVP. Et m’est avis que se questionner sur le sujet ne commence pas par un homme cis hétéro écrivant un article pour se justifier de ne pas être paternaliste, lorsque des meufs et des queers font l’effort de lui proposer une explication.

Sortir du placard trans

Je vois passer de plus en plus régulièrement des prises de positions de meufs féministes (cis ou trans), assimilant les mecs trans à des mecs cis, leur attribuant un certain nombre de privilèges liés au genre masculin. Or la réalité des situations des mecs trans me paraît plus complexe que cela.

Bien sûr, je ne souhaite absolument pas ici remettre en question les analyses féministes matérialistes qui utilise les classes sociales d’“hommes” et de “femmes” comme outils pour identifier et critiquer les rapports de pouvoir qui s’exercent au sein de notre société hétéropatriarcale. La question ici est plutôt de savoir comment analyser la position des hommes trans dans les espaces communautaires queers et féministes au sens large.

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Identités en questions

Ces derniers temps, j’ai vu passer pas mal de choses autour des définitions des identités non-binaires et des orientations asexuelles et aromantiques. Dont pas mal de choses assez problématiques.

Je pense que la pensée politique se développe par l’analyse et la critique. Réfléchir aux questions d’identités, d’oppressions, d’orientations, … c’est un cycle de questionnements, de solutions, de critiques, de re-questionnements, d’adaptation de la solution, … Et c’est hyper important que nous gardions entre nous la possibilité de débattre, de se questionner, de critiquer et d’entendre les critiques, … Mais pour ça, d’une part les critiques doivent être constructives (c’est à dire qu’elles doivent faire avancer la réflexion) et argumentées (parce que si tu es seul à comprendre ta critique, on va pas avancer tous ensemble) ; et d’autre part on doit être prêt à se remettre en question, et considérer qu’une critique peut être une invitation à la discussion et pas nécessairement une négation invisibilisante d’un ressenti minoritaire.

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Censure et anorexie: Faut-il censurer les sites pro-ana ?

Le projet de Loi de modernisation du système de santé est passé cet été en procédure accélérée. C’était l’occasion pour plusieurs associations et groupes militants de faire entendre leur voix, et notamment pour ceux qui s’opposent à des amendements introduits dans l’article 5 s’apparentant à une forme de censure des sites internet (ou autres moyens de communication d’ailleurs)1 mettant en avant « la valorisation de la minceur excessive » ou « provoquant une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l’exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé »2.

Des militants se mobilisent régulièrement contre la censure sur Internet, à travers différents projets de Loi, et surtout à travers différents articles spécifiques sans se prononcer sur l’ensemble des projets de Loi concernés. Cause ou conséquence, la rhétorique anti-censure de ces militants est souvent une rhétorique globale, liée au concept de censure dans sa généralité, qui ne s’adapte que rarement aux caractéristiques propres aux pjl dans lesquels s’inscrivent ces articles pro-censure.

Faisons le pari de présenter des arguments spécifiques contre la censure dans le cas précis de sites « valorisant la minceur excessive ».

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Peur de qui ?

Depuis les attaques terroristes de vendredi dernier, tout le monde parle de guerre. Nous sommes en guerre. Je suis en guerre.

Je suis en guerre, mais pas contre les terroristes.

Vendredi 13, 129 personnes ont perdu la vie. 129 personnes qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment.

Depuis octobre dernier, 271 personnes trans ont été assassinées, pour ce qu’elles étaient. Elles étaient 226 l’année dernière. D’après le projet TVT, au cours des 8 dernières années, près de 2 000 personnes trans ont été assassinées dans le monde. À ces chiffres, il faudrait ajouter celles qui se sont suicidées, et celles dont la transidentité n’a pas été mentionnée et qui n’ont donc pas pu être ajoutées à la liste des personnes commémorées le 20 novembre pour le T-DoR.

Nous, trans, queers, faisons l’objet de campagnes de harcèlement, d’assassinats, et globalement de négation de nos identités et de privation de nos droits partout dans le monde. La manif pour tous et la monté de violences contre nos communautés qu’elle a engendrée en France au cours des dernières années m’inquiètent bien plus que des attaques terroristes potentielles.

Hier, mercredi 25 novembre, a eu lieu la journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes. D’après l’ONU, « 1 femme sur 3 dans le monde est victime de violence physique ou sexuelle. La plupart de ces actes sont commis par son partenaire intime. »

Combien faudra-t-il de morts liés à nos intolérances, à nos phobies, à nos racismes, à notre inaction pour que nous ayons peur de nous-mêmes et de ce que nous devenons ? Quand comprendrons-nous que les attaques du 13 novembre, aussi impressionnantes soient-elles, ne sont rien en comparaisons à ce que nous nous infligeons à nous mêmes entre gens gentils et pas terroristes ?

L’état d’urgence est déclaré, la guerre est partout, parce que ces attaques ont touché des blancs, des hommes, des hétéros, des riches, des éduqués. Parce que des gens qui n’ont jamais eu peur des discriminations et des agressions ont eu peur et ils ont décidé d’appliquer cette peur à tout le monde. Où étaient l’état d’urgence et le renforcement de la sécurité quand il s’agissait seulement de nos vies ? Nulle part. Parce qu’il s’agit de leur sécurité contre nos libertés. Et parce qu’ils n’abandonneront pas leurs libertés et leurs privilèges pour notre sécurité.

Je n’ai pas peur des terroristes. J’ai peur de nous, de notre société, des cathos-fachos, des mecs cis-hétéros-blancs-valides-privilégiés. J’ai peur parce que nous sommes incapables de nous remettre en question et de voir que nous sommes plus violents qu’eux.

Mort de Leslie Feinberg, auteur·e de Transgender Warriors

Leslie Feinberg, blanc·he anti-raciste, de classe ouvrière, de culture juive, transgenre, lesbienne, communiste révolutionnaire et auteur·e de plusieurs livres, est décédé·e le 15 novembre, chez iel à Syracuse1.

Voilà quelques temps maintenant que j’ai entrepris de traduire un de ses livres, Transgender Warriors, en français. A travers ce livre, Leslie Feinberg fait partie des personnes qui m’ont fait comprendre que l’Histoire n’est pas qu’une succession de dates, mais le croisement et la succession des vies de personnes qui me ressemblent plus que je ne l’aurais cru. Et surtout que l’Histoire, comme toutes les sciences, peut être biaisée, interprétée, étouffée, lorsque la classe dominante la raconte, sous couvert d’objectivité. Lire la suite