Chapitre 1

Le voyage commence.

« Et quand l’histoire enthousiaste de notre temps est racontée, pour ceux qui sont encore à naître mais s’annoncent avec des visages plus généreux, nous sortirons les premiers – ceux qui en ont souffert la plus grande part. »

Before the Scales, Tomorrow, Otto René CASTILLO, révolutionnaire guatémaltèque, exécuté en 1967.

Quand je suis né

en 1949, le docteur à déclaré avec assurance, « C’est une fille. » C’est peut-être la dernière fois que quiconque en a été aussi sûr. J’ai grandi comme une fille très masculine. C’est une déclaration simple à écrire, mais c’était une terrible réalité à vivre.

J’ai grandi dans les années 1950 – une ère marquée par le conformisme social rigidement appliqué et par la peur de la différence. Notre famille habitait dans la cité de l’usine Bell Aircraft. Les rues n’étaient pas pavées ; le camion de charbon, le van du vendeur de glace, et la carriole de l’aiguiseur de couteaux crissaient le long d’étroites voies de gravier.

Enfant, j’essayais de faire concorder deux mondes parallèles – celui que je voyais de mes propres yeux et celui qui m’était enseigné. Par exemple, je vis des femmes adultes fortes dans notre cité de classe travailleuse, affrontant tous les défis de la vie, en s’occupant de trop d’enfants et avec pas assez d’argent. Bien que je détesta les voir si abattues par la pauvreté, j’adorais leurs rires et leur force. Mais, à la télévision, je voyais des femmes décrites comme superficielles et peu intelligentes. Chaque message culturel m’apprenait que les femmes étaient seulement capables d’être des épouses, des mères, de tenir le foyer – d’être vues, mais pas entendues. Alors, était-ce vrai que les femmes étaient le sexe « faible » ?

A l’école, je feuilletais mon manuel de géographie, et je voyais des gens de plein de nuances différentes, dans des pays très très loin de chez moi. Avant que nous ne déménagions à Buffalo, ma famille avait vécue dans une ville du désert en Arizona. Là, les personnes qui avaient la peau plus sombre et partageaient des coutumes différentes des miennes étaient une partie importante de la population. Pourtant, dans le petit monde de la cité, la plupart des enfants de mon école et de mes professeurs étaient blancs. Toute la ville était séparée juste sur le milieu – est et ouest. A l’école, j’écoutais les professeurs faire semblant de parler de « tolérance », mais j’ai souvent entendu les adultes prononcer des injures racistes, poussés par la haine.

J’ai vu beaucoup d’amour. L’amour des parents, du drapeau, de la patrie ou d’une déité étaient obligatoires. Mais j’ai aussi observé d’autres amours – entre garçons et filles, garçons et garçons, filles et filles. Il y avait l’amour des enfants et des chiens de mon quartier, des soldats volontaires dans les tranchées des films, des élèves et des professeurs à l’école. Passionné, platonique, sensuel, dévoué, loyal, réticent, timide, révérant. Pourtant, on m’a enseigné qu’il n’y avait qu’un seul sens officiel du mot amour – celui entre un homme et une femme qui conduit au mariage. Aucun adulte n’a jamais mentionné des hommes aimants des hommes ou des femmes aimant des femmes en ma présence. Je n’en ai jamais entendu parlé nulle part. Il n’y avait pas de mot à l’époque dans mon langage pour exprimer la joie pure d’aimer quelqu’un du même sexe.

Et j’ai appris très tôt que les garçons étaient censés porter des vêtements d’« homme », et pas les filles. Quand un homme portait un costume de femme, c’était considéré comme une plaisanterie grossière. Lorsque ma famille eut une télévision, je me hérissais quand mes parents s’esclaffaient parce que « Oncle Miltie » Berle1 portait une robe. Cela faisait trop écho à ma propre situation. Je rêvais de porter les vêtements de garçon que j’avais vus dans le catalogue de Sears2.

Ma propre expression de genre me semblait plutôt naturelle. J’aimais avoir les cheveux courts, et je me sentais plus détendu/e en baskets, jean et t-shirt. Néanmoins, quand je me sentais le plus à l’aise avec mon apparence, les adultes me dévisageaient ou s’arrêtaient net en me voyant. La question « c’est un garçon ou une fille ? » m’a poursuivi/e pendant toute mon enfance. La réponse importait peu. Le seul fait que des étrangers se sentent obligés de demander faisait de moi un/e hors-la-loi du genre.

Mes choix vestimentaires n’étaient pas la seule sonnette d’alarme qui marquait ma différence. Si ma petite sœur plus féminine avait porté des vêtements de « garçon », elle aurait eu l’air chic et mignonne. Habiller toutes les petites filles et tous les petits garçons avec des vêtements « appropriés au sexe », marquait en fait notre différence de genre. Ceux d’entre nous qui ne correspondaient pas faisaient tâche.

Être différent dans les années 1950 n’était pas une mince affaire. Les chasses aux sorcières anticommunistes de McCarthy étaient en pleine frénésie. Comme la plupart des enfants, j’entendais des bribes des conversations des adultes. J’étais donc terrifié/e à l’idée que des communistes se cachaient sous mon lit et auraient pu attraper mes chevilles pendant la nuit. J’entendis que les personnes étiquetées « rouges » découvraient leurs noms et adresses listés dans les journaux, étaient virés de leurs emplois, et devaient prendre leur famille et déménager. Quel était leur crime ? Je ne pouvais le distinguer dans les chuchotements des adultes. Mais la leçon s’imprégna : tais-toi, ne te fais pas remarquer. Je surpris des accusations colériques martelées à la radio et à la télévision contre des grandes-personnes qui devaient répondre devant un comité d’hommes. J’entendis les mots : communiste, coco, juif. J’étais juif/ve.

Nous étions les seuls juifs dans la cité. Notre famille nourrissait les mémoires des horreurs que des proches et des amis avaient subies dans la Russie Tsariste avant la révolution de 1917 et en Europe de l’est pendant la seconde guerre mondiale. Ma famille vivait dans la peur du fascisme, et l’ère McCarthy puait le nazisme. Chaque fois qu’un étranger s’arrêtait dans la rue et demandait à mes parents « c’est un garçon ou une fille ? », ils frissonnaient. Pas étonnant. Mes parents étaient inquiets que je sois un paratonnerre qui attirerait une dangereuse tempête. Se sentant dépourvus face aux pouvoirs en place, ils attribuaient la responsabilité des problèmes de la famille à moi et à ma différence. Du jardin d’enfant au lycée, j’avançais sous une grêle de sifflets et de railleries dans les couloirs de l’école. Je forçais mon passage à travers des groupes d’adolescents au coin des rues, qui refusaient de me laisser passer. J’endurais les regards noirs et fixes des adultes. C’était tellement dur d’être une fille masculine dans les années 1950, que je pensais que je serais certainement tué/e avant d’avoir atteint l’age adulte. Toutes les images de genre – de mes manuels d’école Dick et Jane aux feuilletons télévisés – me convainquirent que j’étais un/e Martien/e.

A travers toute mon enfance, je n’ai jamais entendu parlé que d’une seule personne qui semblait « différente » de la même manière. Je ne me rappelle pas qu’aucun adulte ne m’ait jamais dit son nom. J’étais trop jeune pour lire les gros titres des journaux. Les adultes coupaient leurs blagues grossières quand moi ou n’importe quel autre enfant entrait dans la pièce. Je n’étais pas autorisé/e à rester éveillé/e suffisamment tard pour regarder les animateurs télévisés qui essayaient de la ridiculiser en la privant de toute humanité.

Mais je connaissais son nom : Christine Jorgensen.

J’avais trois ans quand la nouvelle est arrivée que Christine Jorgensen avait voyagé des États-Unis vers la Suède pour une opération de changement de sexe d’homme vers femme. Un agent de douane avait apparemment vendu l’affaire aux médias. Ce fut un déchaînement sans précédent. Dans les années qui suivirent, la simple mention de son nom provoquait des éclats de rires malveillants. La cruauté a du passer jusqu’à moi, parce que j’ai compris que les plaisanteries tournaient autour de la question que Christine Jorgensen soit un homme ou une femme. Tout le monde était censé facilement correspondre à une catégorie ou à l’autre, et y rester. Mais je ne correspondais pas, donc Christine Jorgensen et moi avions un certain lien. Quand j’eus huit ou neuf ans, j’ai demandé à une baby-sitter, « Christine Jorgensen est un homme ou une femme ? »

« Elle n’est rien du tout », avait pouffé ma baby-sitter. « Elle est un monstre. » Alors, pensais-je, je devais être un monstre aussi, puisque personne ne semblait savoir si j’étais un garçon ou une fille. Qu’allait-il m’arriver ? Allais-je survivre ? Christine allait-elle survivre ?

Au final, Christine Jorgensen n’a pas seulement enduré, elle a triomphé. Je savais qu’elle devait vivre dans un grand désarroi, mais elle affrontait les abus avec la tête haute. De même que sa dignité et son courage furent un modèle de fierté pour les milliers d’hommes et de femmes transsexuels qui suivaient sa voie, elle m’a inspiré/e – et qui sait combien d’autres enfants transgenres.

Je ne savais pas alors que des millions d’enfants et d’adultes à travers les États-Unis et autour du monde se sentaient aussi comme la seule personne différente. Je n’avais pas d’autres modèles adultes qui aient traversé les frontières du sexe ou du genre. Le combat de Christine Jorgensen me transmit le message que je n’étais pas seul/e. Elle a prouvé que même une période réactionnaire de droite ne pouvait obliger les individus à la conformité.

J’ai survécu au fait de grandir comme transgenre pendant la répression menée d’une main de fer dans les années 1950. Mais je suis devenu/e majeur/e et mature pendant le potentiel révolutionnaire des années 1960 – du mouvement pour les droits civiques au parti des Black Panther3, des Young Lords4 au mouvement des Indiens d’Amérique, des luttes contre la guerre du Vietnam à la libération des femmes. Le mouvement gay et lesbien n’avait pas encore émergé. Mais, adolescent/e, j’avais trouvé les bars gays à Niagara Falls, Buffalo et Toronto. Dans ces tavernes enfumées, j’ai découvert une communauté de drag-queens, de butchs et de fems. C’était un monde auquel je correspondais ; je n’étais plus seul/e.

C’était très important pour moi de trouver d’autres personnes qui affrontaient beaucoup de problèmes similaires aux miens. La violence continue me pourchassait dans les rues, me laissant épuisé/e, alors forcément, je voulais être avec ceux que j’appréciais et aimais dans les bars. Mais les clubs n’était pas des sanctuaires sûrs. J’ai rapidement découvert que la police et d’autres ennemis nous observaient. Jusqu’à ce que nous nous organisions pour nous défendre, nous étions juste un plus grand groupe de gens à tabasser.

Mais nous nous sommes organisés. Nous nous sommes battus pour le droit à être embauchés, à marcher dans les rues, à être servis au restaurant, à acheter un pack de lait à l’épicerie, à jouer au softball. Défendre nos droits à vivre, à aimer et à travailler nous a gagné le respect et l’affection de nos collègues et amis hétérosexuels. Nos batailles ont alimenté la future explosion du mouvement de libération gay et lesbien.

Je me souviens du Thaw Out Picnic [Picnic du Dégel] tenu chaque printemps pendant les sixties par la communauté gay et lesbienne à Erie en Pennsylvanie. Des centaines et des centaines de femmes et d’hommes remplissaient un énorme parc pour manger, danser, jouer au softball et se peloter dans les bois. Pendant le premier pique-nique auquel j’aie participé, un groupe d’hommes firent crisser les pneus de leur voiture près de l’orée du bois. Soudainement, le vacarme des festivités cessa lorsque nous vîmes le gang, armé de battes de base-ball et de démonte-pneus, descendant la colline dans notre direction.

« Venez » cria l’une des butchs aux cheveux gris argent, en nous faisant signe de la suivre. Elle prit sa batte de softball et se dirigea droit sur les hommes. Nous avons tous attrapé des battes et des bouteilles de bières et l’avons suivie, remontant lentement la colline vers les hommes. D’abord, ils se sont moqués de nous. Puis ils se sont regardés les uns les autres, apeurés, ont sauté dans leur voiture et fait chauffé le caoutchouc des pneus. L’un d’entre eux essayait toujours de rentrer sa jambe à l’intérieur et de fermer la portière alors qu’ils partaient en vrombissant. Nous sommes restés silencieux un moment, ressentant notre pouvoir collectif. Alors, la vieille butch qui menait notre armée leva la main et les célébrations reprirent.

Ma plus grande terreur était quand la police descendait dans les bars, parce qu’alors ils avaient la loi de leur côté. Ils étaient la loi. Ce n’était pas seulement la cravate que je portais ou la veste de costume qui me rendaient vulnérable à une arrestation. J’enfreignais la loi chaque fois que je m’habillais avec un pantalon à braguette ou portais des shorts ou des t-shirts de jockey. La loi stipulait que je devais porter au moins trois pièces de vêtements « féminins ». Mes sœurs drag-queens devaient porter au moins trois pièces de vêtements « masculins ». Pour ce que j’en sais, cette loi existe peut-être encore aujourd’hui dans les livres à Buffalo.

Bien sûr, les lois ne concernaient pas simplement l’habillement. Nous étions des femmes masculines et des hommes masculins. Notre expression de genre faisait de nous des cibles. Ces lois étaient utilisées pour nous harceler. Souvent, nous n’étions même pas formellement inculpés après les arrestations. Bien trop souvent, les sentences étaient exécutées sur la banquette arrière d’une voiture de police ou sur le sol de ciment froid d’une cellule.

Les vieilles butchs me dirent qu’il y avait une nuit dans l’année où les flics ne nous arrêtaient jamais – Halloween. A l’époque, je me demandais pourquoi j’étais exempté/e de pénalité pour mon travestissement cette nuit là. Et j’étais aux prises avec d’autres questions. Pourquoi étais-je soumis/e au harcèlement légal et à l’arrestation ? Pourquoi étais-je puni/e pour la manière dont je marchais, m’habillais, ou pour qui j’aimais ? Qui avait écrit les lois utilisées pour nous harceler, et pourquoi ? Qui avait donné carte blanche aux flics pour les appliquer ? Qui avait décidé de ce qui était normal en premier lieu ?

C’étaient des questions de vie ou de mort pour moi. Avoir trouvé les réponses plus tôt aurait dramatiquement changé ma vie. Mais le parcours pour trouver ces réponses est ma vie. Et je n’échangerais pas les moments et les joies de ma vie contre ceux d’aucune autre.

Voila comment mon parcours a commencé. C’était en 1969 et j’avais vingt ans. Alors que je m’asseyais dans un bar gay à Buffalo, un/e ami/e m’a dit que des drag-queens s’étaient défendues contre une descente de police dans un bar de New York. La bataille avait éclatée en une rébellion longue de quatre nuits à Greenwich Village – les Émeutes de Stonewall ! J’ai frappé le bar avec mon poing et maudit ma destinée. Pour une fois, nous nous étions rebellés et avions fait l’histoire, et j’avais manqué ça !

J’ai fixé ma bouteille de bière et je me suis demandé : Avons nous toujours existé ? Avons nous toujours été détestés ? Nous sommes nous toujours rebellés ?

1NdlT : Animateur télé assez connu à l’époque.

2NdlT : Équivalent de La Redoute.

3NdlT : Mouvement révolutionnaire afro-américain.

4NdlT : Groupe d’extrême gauche défendant les droits des Porto-Ricains.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s