Chapitre 2

Mon chemin vers la prise de conscience

 Je n’avais jamais pensé

à chercher dans l’histoire la réponse à mes questions. Je n’ai jamais eu de bons résultats en classe d’histoire à l’école. En fait, c’est un euphémisme. Je n’ai jamais pu comprendre l’histoire. Je ne me souvenais pas si c’était la Grèce ou Rome en premier. Le Moyen-Age était un bloc de roche monolithique que je ne pouvais ébrécher. Je confondais toujours qui avaient été nos alliés pendant quelle guerre.

Je ne pouvais pas me trouver moi-même dans l’histoire. Personne comme moi ne semblait avoir jamais existé.

Mais je devais savoir pourquoi j’étais si détesté/e pour ma « différence ». Quelle était la cause originelle de la bigoterie, et quelle était la force qui la menait ? Certaines personnes s’attendent à trouver les réponses à ce genre de questions dans les halls sacrés du savoir. Mais j’ai trouvé ce que je cherchais sur un autre chemin – en travaillant dans des usines et dans le mouvement politique pour la justice.

En regardant en arrière, je me rends compte que grandir comme ouvrier-e à modelé ma vie et ma conscience en général, mais cela ne m’a pas automatiquement rendu-e progressiste. Mes parents nous ont éduqués à ne pas être racistes lorsque nous étions enfants parce qu’ils pensaient que c’était mal d’apprendre aux enfants la haine. C’était un bon début, mais ce n’est pas avant que je commence à travailler en usine à l’adolescence que j’ai vraiment compris la fonction du racisme institutionnalisé. J’ai rapidement compris la phrase « diviser pour mieux régner ». A chaque fois qu’une grève surgissait, les contremaîtres tentaient d’amadouer quelques uns des travailleurs blancs, nous « conseillant » de ne pas faire confiance aux travailleurs afro-américains, latinos et amérindiens. « Ne comptez pas sur les femmes non plus » chuchotaient-ils aux hommes blancs. « Elles ont aussi le salaire de leur mari. Elles ne resteront pas à vos côtés. » Et les superviseurs et leurs aides restaient près de l’horloge, alors que nous entrions, leurs voix criant les épithètes « gouine » et « pédé ».

Parfois, d’autres travailleurs me dirent que le contremaître les avait informés que tous les juifs étaient de riches banquiers et industriels, responsables de la souffrance de la classe ouvrière. Mais je rappelait à mes collègues qu’ils travaillaient chaque jour avec des juifs comme moi sur la table d’assemblage et, depuis quand le contremaître s’intéressait-il à notre misère ! Il est devenu clair pour moi que le racisme et l’antisémitisme – comme la haine des femmes et l’homophobie – était faits pour que nous continuions à nous battre entre nous, plutôt que de nous battre ensemble pour gagner de réelles avancées.

Malgré tout, ma compréhension des dynamiques de classe était limitée à la vie en usine. C’était les années 1960. Il y avait beaucoup de travail. Nous avions gagné des salaires décents. Le système semblait fonctionner pour moi. Il ne m’était pas venu à l’esprit que cette prospérité économique était basée sur la production d’armes et sur les dépenses du gouvernement pour la guerre du Pentagone contre le Vietnam. Je n’ai donc pas fait de connexions, quand que j’attendais, bloqué-e dans les embouteillages, alors que les manifestants anti-guerre descendaient Main Street en chantant « Les entreprises s’enrichissent, les soldats meurent ! »

Ma vision du monde était limitée à mon usine, les bars gays, mes amis et mon couple. En dehors de ma petite sphère, la société s’agitait. Cette bataille faisait aussi rage à Buffalo. Les étudiants occupaient le campus local. Les gaz lacrymogènes se répandaient aussi à travers les rues de Buffalo. La communauté afro-américaine se rebella dans une légitime colère. Je pouvais même entendre l’impact du mouvement des femmes dans nos conversations au travail. Le changement chamboulait le monde derrière ma fenêtre. Mais il fallut encore un événement de plus pour radicalement changer ma conscience – le chômage.

Quand les usines ronronnaient avec la production pendant les années de guerre – et que beaucoup de jeunes hommes embarquaient pour le Vietnam – tout le monde était embauchable. Mais comme l’économie entrait en récession au début des années soixante-dix, nous faisions des queues longues comme des pâtés de maison pour obtenir un entretien. Si j’ai oublié pendant un temps à quel point j’étais « différent/e », la récession me l’a rappelé. J’étais considéré/e comme une femme beaucoup trop masculine pour avoir un emploi dans un magasin, un restaurant ou un bureau.

Je ne pouvais pas survivre sans travailler. Alors un jour j’ai pris la perruque et les boucles d’oreilles d’une amie fem et ai essayé de postuler pour un poste de vendeuse dans un magasin en centre ville. Dans le bus pour me rendre à l’entretien, les gens préféraient rester debout plutôt que de s’asseoir près de moi. Il chuchotaient, me montraient du doigt et me dévisageaient. « Est-ce que c’est un homme ? » demanda une dame à son ami, suffisamment fort pour que nous l’entendions tous.

Cette expérience m’appris une leçon importante. Plus j’essayais de porter des vêtements ou des styles considérés comme appropriés pour une femme, plus les gens pensaient que j’étais un homme essayant de passer pour une femme. J’ai commencé à comprendre que je ne pouvais pas dissimuler mon expression de genre.

Alors j’ai tenté une autre expérience. J’ai appelé une des butchs qui je savais passait pour un homme dans une équipe de construction. Elle me prêta une fausse barbiche de théâtre. Après l’avoir collée, j’ai roulé jusqu’à la galerie d’art Albright-Knox. Comme je me promenais, personne ne semblait m’observer. C’était une expérience inhabituelle et un soulagement. J’ai permis à ma voix de descendre à un registre confortablement grave et ai discuté du travail avec l’un des gardes. Il me dit qu’il y avait un poste de garde à pourvoir et me suggéra de postuler. Une heure plus tard, le superviseur qui m’avait fait passer l’entretien me dit que je semblais être un « bon gars » et m’embaucha sur le champs. La même expression de genre qui me rendait haï/e en tant que femme, m’avait donner l’air d’être un bon gars.

Ma vie changea dramatiquement quand j’ai commencé à travailler en tant qu’homme. J’étais libéré/e du harcèlement continu qui m’avait poursuivi/e. Mais en tant que hors-le-loi du genre, je vivais également dans une terreur constante. Quels châtiments encourrerais-je si l’on me découvrait ? La peur me poussa à prendre une décision complexe : je commençais à prendre des hormones masculines, qui m’étaient prescrites par un programme local de réassignation sexuelle. A travers ce programme, j’ai également trouvé un chirurgien pour me faire une réduction mammaire. Modeler mon corps était quelque chose que je voulais faire depuis longtemps et je n’ai jamais eu aucun regret. Mais j’ai commencer à prendre des hormones pour pouvoir passer en tant qu’homme. Un an après avoir débuté les injections d’hormones, je me suis laissé pousser une large barbe qui me procura une meilleure impression de sécurité – au travail et en dehors. Avec ces changements, j’ai exploré une nouvelle facette de mon identité trans.

Les années pendant lesquelles j’ai travaillé à la galerie d’art ont impacté ma conscience. Je passais huit heures par jour au milieu de siècles d’œuvres d’art. En écoutant les guides, j’ai commencé à comprendre comment les évolutions technologiques – comme l’appareil photo – pouvaient influencer l’art. J’ai reçu une éducation luxueuse.

Mais j’ai rapidement compris que la galerie d’art n’était pas faite seulement pour l’instruction des personnes issues de la classe ouvrière comme moi. J’ai découvert qu’il y avait une autre classe à Buffalo que je n’avais jamais vue auparavant, et la galerie était l’un des lieux élégants dans lesquelles ils se divertissaient. Ils arrivaient en limousines. Ils portaient des smokings en pleine après-midi. Ils trinquaient avec des verres de champagnes apportés par des serveurs qu’ils ne remarquaient pas.

Un matin, alors que j’arrivais, l’atmosphère de la galerie semblait chargée d’électricité. Mon superviseur m’ordonna de réajuster ma cravate et de polir mes chaussures noires jusqu’à ce qu’elles brillent – Nelson Rockefeller nous rendait visite. J’avais été affecté/e à être le garde à l’entrée de la galerie à son arrivée.

Je faisais les cents pas autour de l’entrée principale, fumant une cigarette après une autre. « Il arrive ? » demandait le garde responsable, encore et encore. Je vis le reflet d’une ligne d’élégantes limos noires comme elles tournaient dans le parking circulaire devant la galerie. Plissant les yeux pour voir à travers la vitre teintée, je remarquais des dizaines de protestants brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Le sang d’Attica sur les mains de Rockefeller ! » Quand le chauffeur de la limousine de tête sorti et ouvrit la porte arrière, je reconnu Rockefeller grâce à ses photos dans le journal. Il eut un rictus vers les manifestants et leur fit un doigt d’honneur.

Mon boss me cria « Ouvre lui la porte ! Ouvre la porte ! » Comme je m’avançais et tenais la porte ouverte, Rockefeller entra. « Merci, jeune homme » marmonna-t-il sans me regarder.

Ce moment fut une épiphanie.

Peu importait à quel point passer pour un homme avait changé ma vie, je compris alors que les fondations de ma classe n’avaient pas changées. Jusqu’à cet instant, j’avais dirigé ma rage vers les contremaîtres et les personnes de classe moyenne – comme les propriétaires de petits business – qui étaient arrogants et impolis avec moi. Je pensais qu’ils tenaient les rennes du pouvoir. Mais soudainement, j’avais l’opportunité de voir Rockefeller et ses riches associés traverser le hall à grands pas, inattentifs à la poignée de bénévoles de classe moyenne de la galerie d’art, qui se dépêchaient pour ne pas se laisser devancer. Je me fis une nouvelle image mentale de la classe moyenne comme étant prise en étau au milieu, entre Rockefeller et moi.

Je réalisa que les hommes en smoking qui se promenaient dans la galerie comme si le monde leur appartenait, le possédaient vraiment. Rockefeller était là, frayant avec les Knoxe et les Schoellkopf et d’autres hommes qui possédaient les mêmes usines pour lesquelles j’avais travaillé et les banques dans lesquelles j’encaissais mes chèques. Ils représentaient à peine quelques familles, et pourtant ils revendiquaient comme leurs l’industrie, la finance, les communications – tous les grands outils qui rendent possible la vie humaine.

J’ai pensé aux énormes usines de Buffalo : Anaconda Copper, Chevrolet, Bethlehem Steel. Des gens comme moi les ont construites depuis les fondations. Nos muscles mettaient ces outils de production en action. Alors pourquoi ces familles qui n’y travaillaient pas les possédaient-elles ? Et pourquoi est-ce que, après des années de travail, les personnes de classe ouvrière comme moi ne possédaient pas beaucoup plus que la possibilité de peiner pour un salaire ?

J’ai pensé aux pancartes que les manifestants agitaient avec colère à l’adresse de Rockefeller à son arrivée. Je savais que les prisonniers d’Attica étaient des travailleurs aussi. Pourtant ils n’étaient payés que quelques pennys par jour pour leur travail. Quand ces prisonniers – principalement des hommes de couleur se sont insurgés et ont demandés à être traités comme des êtres humains et non comme des bêtes, Rockefeller ordonna aux gardes d’ouvrir le feu et de les anéantir. J’ai trouvé plusieurs livres d’histoire du travail à la bibliothèque, sur des mineurs qui s’étaient organisés et avaient réclamé une justice économique. Ils furent arrêtés par des balles qui portaient le nom d’un autre Rockefeller.

A présent je me sentais connecté/e avec ce tourbillon de lutte.

Peu après l’incident Rockefeller, je démissionnais et trouvais un travail de plongeur/se de nuit dans un restaurant local. Alors que je transportais de lourdes poêles remplies de plats et de vaisselle dans la cuisine, j’écoutais la radio beuglant depuis une étagère au dessus de l’évier. L’information principale, nuit après nuit, était le coup d’état sanglant au Chili. Les présentateurs rapportaient que des dizaines de milliers de chiliens étaient torturés ou en fuite. Les généraux de la junte écrasaient les organisations de travailleurs et se vantaient de pendre un juif à chaque lampadaire.

Un matin après mon travail, je dis à l’un des cuisiniers qui avait été dans la marine marchande combien j ‘étais énervé/e par une brève qui accusait la CIA d’être derrière le coup d’état. Il m’expliqua que quand les chiliens avaient élu un président socialiste, les grosses entreprises américaines comme ITT et Anaconda Copper avaient commencé à comploter le coup d’état avec la CIA. Il me dit « tu ne peux pas juste voter pour le socialisme, tu dois te battre pour le gagner. »

Du massacre de Wounded Knee à la guerre du Vietnam, tout ces génocides par l’armée américaine me mettaient en colère et me rendaient malade. Je voulais aller jusqu’en Amérique Latine pour rejoindre la résistance. Mais quand j’ai postulé dans la marine marchande et ai demandé ce qu’il fallait faire pour s’engager, ils me dirent « un examen physique ». Mon rêve idéaliste était dans une impasse.

Quelques semaines plus tard, je proposais à l’une des serveuses de l’équipe de jour de sortir un vendredi soir. Elle refusa, elle assistait à des réunions tous les vendredis. Je ne connaissais personne qui aille à des réunions sur quoi que ce soit. « T’es quoi ? » plaisantais-je, « une communiste ? » Toutes les conversations s’arrêtèrent dans le restaurant. Elle rougit. Une collègue me tira vers la cuisine. « Pourquoi as-tu fais ça ? » me gronda-t-elle. « Tu pourrais nous faire renvoyer. » Elle dit qu’elles étaient toutes les deux membres du Parti International des Travailleurs1. Je travaillais avec deux serveuses communistes ! Je me confondis en excuses. Je ne voulais blesser personne. Pour moi, « communiste » avait toujours été une injure insignifiante, pas une personne réelle. Je ne connaissais même pas vraiment la signification de ce mot.

Je commençais à traîner au petit déjeuner pendant les changements d’équipe, questionnant les deux serveuses. Après des semaines d’investigation, elles m’invitèrent à une manifestation, devant la salle de spectacle Kleinhan, protestant contre la guerre israélienne contre l’Égypte et la Syrie. J’étais particulièrement intéressé/e par cette manifestation. L’État d’Israël avait été déclaré peu de temps avant ma naissance. À l’école hébraïque, j’avais appris que « la Palestine était une terre sans peuple pour un peuple sans terre. » Cette phrase me hantait quand j’étais enfant. J’imaginais des voitures sans personne à l’intérieur, et des films projetés dans des cinémas vides. Quand j’avais regardé une carte de cette région du moyen-orient dans mon manuel de géographie, il était indiqué Palestine, pas Israël. Pourtant, quand j’ai demandé à ma grand-mère qui étaient les palestiniens, elle me répondit que ce peuple n’existait pas.

Je résolu le puzzle à l’adolescence. J’avais développé une forte amitié avec une adolescente libanaise, qui m’expliqua que le peuple palestinien avait été déplacé hors de leurs terres par les colons sionistes, comme les indiens aux États-Unis. J’ai beaucoup étudié et pensé à ce qu’elle m’avait dit. A partir de ce moment, je me suis fermement opposé/e à l’idéologie sioniste et à l’occupation de la Palestine.

Je voulais donc aller aux protestations. Pourtant, j’avais peur que la manifestation, légitimement ou non, soit teintée d’antisémitisme. Mais j’étais tellement en colère contre les actions du gouvernement et de l’armée israélienne, que je me rendis à l’événement pour voir par moi-même.

Ce soir là, j’arrivais à Kleinhan avant que la manifestation ne commence. Des flics – en uniforme et en civil – entouraient le bâtiment. J’attendis impatiemment que les militants arrivent. Soudainement, tous les médias se pressèrent en bas de la rue. Je couru après eux. Venant de la colline, il y avait une longue colonne de personnes se dirigeant vers Kleinhan. La femme qui menait la marche et répondait aux journalistes leur dit fièrement qu’elle était juive ! D’autres portaient des pancartes et des banderoles sur lesquelles était écrit : « La terre arabe pour le peuple arabe ! » et « Détruisons l’antisémitisme ! » C’était là deux slogans dans lesquels je me reconnaissais ! Je voulais savoir qui étaient ces gens et où ils avaient été toute ma vie !

Quelques heures plus tard, je suivis le groupe qui retournait vers ses quartiers généraux. Des banderoles oranges punaisées aux murs exprimaient la solidarité avec les prisonniers d’Attica et avec les vietnamiens. Une banderole me frappa particulièrement. Elle disait : « Stoppons la guerre contre l’Amérique noire », ce qui me fit réaliser que ce n’étaient pas seulement les guerres lointaines auxquelles il fallait s’opposer. Pourtant, alors que je travaillais avec deux membres de cette organisation, je me sentis nerveux/se cette nuit là. Ces gens étaient des communistes, des marxistes ! Pourtant, il me paru facile d’entrer en discussion avec eux. Je rencontrais des serveurs, des travailleurs en usine, des secrétaires et des camionneurs. Et je conclus qu’ils étaient les personnes avec le plus de principes que j’aie jamais rencontré. Par exemple, je fus impressionné/e que beaucoup des hommes avec lesquels je parlais, abordèrent l’importance de se battre contre l’oppression des gays et des lesbiennes, et de toutes les femmes. Pourtant, je savais qu’ils pensaient parler à un homme hétérosexuel.

A partir de ce moment, mes vendredi soirs furent également réservés aux réunions du Parti International des Travailleurs (WWP), et de son groupe de jeunes, la Jeunesse Contre la Guerre et le Fascisme (YAWF). Je vis que je n’avais pas besoin de naviguer autour du monde pour m’engager dans la lutte pour la justice ! Mais quand je rejoignis l’organisation, tout le monde pensait que j’étais un homme. J’avais une barbe épaisse et je passais depuis plus de quatre ans, donc je ne contredis pas leurs hypothèses.

Je divisais mon temps libre entre les réunions d’éducations et les manifestations de protestations contre le racisme et la guerre, le sexisme et la bigoterie anti-gays, et en défense de la souveraineté indienne et des droits des prisonniers. Dès le moment où j’ai rejoint un mouvement plus large pour la justice sociale, je ne me battais plus seul/e. Cela faisait tellement de bien de gagner des batailles importantes. Je me sentais connecté/e aux luttes tout autour du monde.

Malgré tout, je vivais dans la peur de ce que la police pourrait me faire si j’étais arrêté/e. Et bien que mes camarades se battaient avec moi, épaule contre épaule, je sentais qu’ils ne me connaissaient pas vraiment. Je désirais vivre ouvertement et fièrement comme une personne transgenre – pas comme un homme. Mais que se passerait-il si je leur disais et qu’ils ne m’acceptaient pas ? Devrais-je retourner à me battre quotidiennement individuellement ? La peur de la perte commençait à me miner.

Le 8 mars 1973, je participais pour la première fois à la célébration de la Journée Internationale des Femmes. Avant que la réunion ne commence, toutes les femmes du WWP relisaient leurs discours ; tous les hommes prenaient en main les tâches d’organisation, donc je faisais la sécurité. Je vis les femmes ensemble, et les hommes, et je ne pouvais trouver ma place au sein d’aucun des deux groupes. Plus tard cette nuit là, je fis un rêve terrible : je me tenais dans une petite pièce sans aération. L’un des murs était une digue avec une énorme pression hydraulique derrière ; quelques fissures fendillèrent le plâtre. Je me réveillais trempé/e de sueur.

J’ai appelé Jeanette Merrill, que j’avais aidée à fonder la branche du WWP à Buffalo. Je me rappelle avoir demandé à son mari Eddy de quitter la pièce. Je ne me souviens pas de comment j’ai expliqué ma situation à Jeanette, ou de quels mots j’ai choisis pour expliquer que j’étais un « il-elle » qui avait vécu tellement de haine et de violence à cause de mon expression de genre que je ne pouvais vivre en sécurité ou trouver du travail. Quand j’eus terminé, Jeanette dit qu’elle ne comprenait pas tout, mais qu’elle savait reconnaître l’oppression quand elle la voyait.

Dans les semaines qui suivirent, les réunions de discussion des femmes et les groupes d’autodéfense féminine du WWP me furent ouverts. La femme qui animait le groupe discuta individuellement avec chaque membre pour leur expliquer ma situation et les aider à s’identifier à mon expérience. Un par un, les hommes et les femmes de mon organisation vinrent me rendre visite. Chacun amena un gâteau ou une tourte ou de la soupe ou un pack de bière, et s’adaptèrent pour m’écouter chacun à leur manière. Je leur racontais ma vie, chacun me raconta la sienne.

Eddy Merrill, à qui j’avais demandé de quitter la pièce quand je parlais avec Jeanette, attendit patiemment une opportunité pour me parler. Une nuit, il me trouva dans la bibliothèque du WWP avec les larmes aux yeux. La petite pièce était pleine de pamphlets et de livres – minces et épais – sur l’histoire, la politique et la science. J’avais été un lecteur/ice insatiable en grandissant, mais j’étais resté/e à la fiction. En dehors de l’école, j’avais décidé de ne jamais lire d’essais, parce que j’avais peur de ne pas être suffisamment intelligent/e pour comprendre ce qu’il était écrit.

Mais j’avais atteint un point où je voulais vraiment apprendre le passé et le présent du monde dans le quel je vivais. Pourtant, alors que je me tenais dans la bibliothèque, feuilletant livre après livre, je ne pouvais saisir ce que je lisais. Je dis à Eddy que je me sentais stupide.

« Ne t’inquiète pas, » me rassura-t-il. « Ces livres, tu les liras plus tard. D’abord, tu dois comprendre les événements et les gens dont ils parlent. C’est comme une construction. Imagine que tu construis un mur de briques – une brique à la fois. »

« Eddy, » soupirais-je, « j’ai vraiment envie d’apprendre. Mais je suis nul/le en histoire. Je ne sais même pas comment approcher le sujet. »

Eddy proposa de m’aider à étudier, et j’acceptais. Mais il ne me mis pas à un régime strict d’histoire. Il glissa un dollar dans la caisse de la bibliothèque et me tendis un pamphlet sur les luttes antiracistes dans une usine que je connaissais bien. « Viens dîner à la maison quand tu l’auras lu, » proposa-t-il, « et nous discuterons. » Eddy fit un signe de tête en regardant les livres. « Certaines des réponses que tu cherches sont là-dedans. Mais aussitôt que des gens ont le courage de parler d’une oppression qui n’a pas été discutée auparavant, ils font une contribution. J’ai le sentiment que tu en feras aussi. »

J’ai passé de nombreuses heures excitantes à parler de politique avec Eddy. Avant qu’il ne me prête un livre, il m’en parlait toujours. Après que je l’ai lu, nous nous asseyons et discutions des idées. Je commençais à étudier férocement les sciences politiques. Je pensais que les marxistes étaient tous des hommes blancs. Eddy me présenta les écrits importants de Che Guevara, Nkrumah, Mao Zedong, Ho Chi Minh, et Rosa Luxemburg. Je lisais insatiablement, et me senti bientôt suffisamment confident/e pour assister à des classes hebdomadaires du WWP, dont beaucoup étaient dirigées par des femmes. J’appris rapidement que la réelle preuve de compréhension d’une idée complexe était de pouvoir la reformuler clairement.

Comme beaucoup d’autres des générations de juifs de classe ouvrière, je découvris que le marxisme était une science de valeur, et non une religion. En fait, je commençais à voir l’anticommunisme que l’on m’avait martelé depuis l’enfance comme une idéologie religieuse.

Soudainement, l’histoire ne me semblait plus ennuyeuse du tout. Je commençais à voir les saisons – ou les étapes – de l’histoire. J’appris que la société humaine avait subit un développement continu et avait été transformée de nombreuses fois au cours des siècles.

Une chose me bouleversa : Tous nos ancêtres les plus anciens vivaient dans des sociétés communales basées sur la coopération et le partage. Je savais que beaucoup d’amérindiens sur ce continent avaient toujours vécu comme cela, même quand le colonialisme avait remué ces côtes. Mais je ne savais pas que c’était vrai tout autour du monde.

La coopération de groupe demandait du respect pour les contributions et des apports de chaque individu. Les sociétés communales n’étaient pas séparées entre les riches et les pauvres. Aucun petit groupe n’avait plus de pouvoir sur les autres à travers la propriété privée des outils nécessaires au maintien de la vie. Ainsi, la terre, le ciel et l’eau n’étaient pas vus comme des propriétés qui pouvaient être achetées ou vendues. Le mot communiste dérive de commun.

Toute ma vie, j’avais entendu le point de vue cynique que l’intolérance et l’avidité étaient les produits d’une nature humaine défectueuse. Mais « tu ne voleras point » aurait été un commandement déconcertant pour des gens qui vivaient dans des sociétés dans lesquelles tout le monde mangeait ou tout le monde était affamé parce que leur survie reposait sur le travail d’équipe. Je réalisais que la nature humaine avait changée avec l’organisation de la société.

Bien que je ne m’attendais pas à trouver mes propres auto-définitions ou états de conscience modernes dans les systèmes économiques de nos ancêtres, je me demandais si une certaine forme de transgenre n’avait pas existé dans les anciennes sociétés communales. J’ai commencé à examiner les racines de l’oppression des femmes. J’ai étudié les travaux de Frederick Engels, L’origine de la famille, La propriété privée et l’État. Puis je me suis tourné/e vers un pamphlet de Dorothy Ballan, une des fondatrices de mon organisation, titré Féminisme et Marxisme. J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver d’écrit par des féministes socialistes dans le mouvement de libération des femmes qui recherchaient l’origine matérialiste de l’oppression sexuelle.

Je fut surpris/e de ce que je découvris. Dans ces anciennes sociétés communales, les liens du sang – la base de l’héritage paternel de nos jours – étaient faits à partir de la mère. Les femmes bénéficiaient de l’égalité et du respect pour leurs rôles vitaux à la fois dans la production collective et la reproduction. Les femmes étaient à la tête de clans, qui étaient des groupes affinitaires qui n’avaient que peu de ressemblance avec la famille nucléaire patriarcale d’aujourd’hui. Puisque les liens du sang étaient faits à partir des mères, les femmes dirigeaient ces unités économiques étendues.

Un homme vivait avec la famille de sa mère. S’il épousait une femme, il quittait l’unité économique de sa mère et intégrait le clan de sa femme. Là, il était entouré de tous les proches de sa femme dans son foyer. Et si la femme voulait un « divorce », elle lui demandait simplement de rassembler ses affaires et de partir. Il devait alors retourner dans le foyer de sa mère. Comment un homme aurait-il pu battre ou abuser de sa partenaire dans ces sociétés ? Où était le pouvoir matériel pour la domination masculine ?

Pourtant, la base matérielle de l’oppression des femmes est précisément ce que la classe dirigeante des « pères » d’aujourd’hui ne veut pas ouvrir à l ‘examen. Il cherchent à faire l’histoire à leur image. À écouter les rabâcheurs de Bible, on pourrait penser que la famille nucléaire, dirigée par les hommes, a toujours existé. Mais je me suis rendu/e compte que l’existence de sociétés matrilinéaires sur tous les continents avait été abondamment documentée. Jusqu’au XVème siècle, une grande majorité de la population mondiale vivait dans des sociétés communales matrilinéaires. C’était le cas en Afrique, dans une grande partie de l’Asie, dans les îles du pacifiques et aux Amériques. Si toute l’histoire humaine était réduite à l’échelle d’une année, près de 360 jours de temps historiques appartenaient aux sociétés coopératives matrilinéaires.

Une compréhension approfondie des racines de l’oppression des femmes avait beaucoup d’importance pour moi, particulièrement à cause de mon expérience d’avoir grandi en tant que fille dans une société misogyne. Mais mon oppression n’était pas seulement basée sur le fait d’être une « femme ». Y avait-il une base matérielle pour l’oppression transgenre ? Les femmes et les hommes transsexuels, ou les personnes comme moi qui exprimaient leur genre différemment, n’étaient certainement pas de simples produits d’un système capitaliste high-tech sur le déclin. Je revenais à l’une de mes premières questions : Avions-nous toujours existé ?

Je me sentais plus loin d’une réponse que jamais auparavant. Heureusement, les sentiments ne sont pas des faits.

Pendant ce temps là, la crise économique de 1973 infligeait des dégâts à ma vie. Je ne pouvais trouver de travail nulle part. Même les agences d’intérim n’avaient aucune offre d’emploi – du moins pas pour un il-elle comme moi. Je pris la décision d’aller à New York. Puisque c’était là que les quartiers généraux nationaux de l’International des Travailleurs se trouvaient, je savais que je serais aidé/e pour trouver un appartement et un emploi, et j’espérais devenir journaliste pour le journal du WWP.

Comme je faisais des adieux larmoyants à mes amis dans la branche de Buffalo, je demandais à plusieurs d’entre eux, « Penses-tu que je trouverai jamais les réponses que je cherche ? » Ils me dirent tous que je les trouverais. En cadeau de départ, Jeanette et Eddy me donnèrent un de leurs propres vieux volumes des écrits de Lénine. Ils y avaient écrit « Pour Les, avec beaucoup d’attente ». Ce précieux cadeau est à côté de moi sur mon étagère alors que j’écris ces mots.

Mais à l’époque, j’avais peur que leurs attentes ne soient irréalistes.

1Quand on lui demanda de décrire le Parti International des Travailleurs, Deirdre Griswold, membre active et éditeur, écrivit : « Les travailleurs sont de toutes les tailles, couleurs formes, et genres. Malheureusement, il existe des stéréotypes de ce à quoi ressemble un parti de classe ouvrière – la plupart étant encouragés par la propagande anticommuniste de droite. Défiant les stéréotypes, le WWP utilise les méthodes du socialisme scientifique pour tracer un itinéraire dans le monde moderne vers une société libérée des oppressions de classe, de nationalité, de sexe et de genre. »

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