Chapitre 7

Mais ils avaient des esclaves !

Que m’avait-on enseigné

à l’école sur l’antiquité grecque ? Je ne me souviens que d’un événement. C’était le printemps, et je regardais par la fenêtre, impatient/e de sortir de l’école. La voix du professeur bourdonnait, les lumières blanches vibraient au-dessus de ma tête, la grande horloge tiquait. C’est à ce moment que mon professeur tapa sur mon bureau et m’intima de faire plus attention. Je me raidis et essayais de me concentrer, ce qui est bien la seule raison qui m’amena à entendre cette phrase si clairement : « La démocratie grecque était la plus haute expression de civilisation antique. »

Je m’affaissais à nouveau sur ma chaise, et écoutait sans beaucoup d’entrain la liste de faits et de dates. Soudain, j’entendis le mot « esclaves ». Je levais ma main et demandais « est-ce qu’il y avait des esclaves en Grèce ? » En entendant les autres enfants rire, je devinais que j’avais du manquer cette partie du cours. Un peu plus tard ce jour là, je me baladais jusqu’à l’orée d’un petit bois au bout de mon quartier. En alignant des pièces sur les rails du train, et en m’accroupissant pour attendre que le train ne passe, je réfléchissais à la phrase de mon professeur un peu plus tôt : « La démocratie grecque était la plus haute expression de civilisation. » S’ils étaient si civilisés, pourquoi donc avaient-ils des esclaves ?

J’ai entendu des gays et des lesbiennes s’exclamer que, dans toute l’histoire de l’humanité, les sociétés de la Grèce antique étaient les plus acceptantes des amants de même sexe. Mais je me demande si les esclaves gays étaient vraiment heureux. Le mot démocratie sonne bien, mais la démocratie pour qui ? La réalité politique est que la démocratie grecque était une forme d’état basé sur le règne autoritaire des nobles propriétaires d’esclaves sur la majorité réduite en esclavage.

J’ai trouvé que, comme presque tous les peuples antiques, les tribus primitives de Grèce étaient communales et matrilinéaires. Mais l’essor des villes-états grecques du 8ème au 6ème siècle AEC s’appuyait sur l’esclavage, le pillage et le commerce. Plus les nobles gouvernants gagnaient du pouvoir, plus le statut des femmes s’est dégradé, et plus les formes d’amour devinrent sujettes aux diktats légaux.

Statuette d'une personne intersexe nourrissant un oiseau.
Statuette d’une personne intersexe nourrissant un oiseau. IIème siècle de notre ère, restaurée au XVIIIème.

Il est vrai que j’ai trouvé beaucoup, beaucoup de références trans dans la culture, la religion, l’art et la mythologie grecque. Mais quel qu’ait été le respect dont bénéficiaient les expressions trans, il s’agissait d’un héritage du passé communal. Il était difficile pour les patriarches grecs de diminuer l’estime qui était toujours portée aux personnes transgenres et intersexes dans les classes ouvrières. Les prêtres patriarcaux en Grèce étaient oppressés par la popularité des anciennes religions – certaines datant de l’époque matriarcale – et par les écoles de philosophes laïques qui jouaient un rôle vital en politique et dans l’éducation. Là où les anciens rituels persistaient, les expressions trans continuaient à exister. Il y avait beaucoup de festivals, rituels et coutumes lors desquels des hommes s’habillaient avec des vêtements féminins et des femmes portaient des habits et des barbes d’hommes.

La mythologie grecque était également remplie de références à des changements de sexe, des intersexualités et des travestissements. Beaucoup de héros et de dieux mythologiques se sont travestis à un moment ou à un autre, incluant Achille, Héraclès, Dionysos et Athéna. « Les changements de sexe littéraux et métaphoriques » note le spécialiste de lettres classiques P. M. C. Forbes Irving, « semblent avoir été sujets à un intérêt imaginatif considérable dans le monde antique et avait une grande importance dans la religion antique ».

Mais le changement d’attitude à l’encontre des personnes trans et l’affûtage des divisions patriarcales de classes se répercutent dans les légendes grecques de la même manière que les défaites mythologiques des déesses par des dieux mâles reflètent le renversement des sociétés matrilinéaires. Par exemple, Kaineus (Caeneus), un personnage mythologique female-to-male est vu comme « méprisant et rival des dieux ». Il est exilé sur terre par les Centaures qui considèrent Kaineus comme un outrage à leur masculinité.

Dionysos, connu également sous le nom de Bacchus, était un des dieux qui remplaça une déesse antérieure. Mais Dionysos était représenté comme un dieu transgenre, travesti – une hybridation des anciennes croyances et des nouvelles. Au cours des rites de Dionysos, les femmes – appelées ithyphalloi – s’habillaient en habits d’hommes et portaient de grands phallus, et les hommes prenaient des vêtements de femmes.

Dionysos jouissait d’une grande popularité auprès des plus opprimés, notes Forbes Irving :

Une des caractéristiques les plus saisissantes de Dionysos, et qui semble particulièrement pertinente en rapport à son rôle de métamorphe, est que bien qu’il soit devenu un des plus grands de tous les dieux, il garde dans ses mythes et dans nombre de ses cultes un caractère marginal. Il est avant tout le dieux des faibles et des oppressés, en particulier des femmes, et un opposant à l’ordre établi.

Les propriétaires d’esclaves n’étaient pas facilement en mesure d’imposer leur système brutal ou leurs croyances, sur des peuples qui avaient vécu libres et travaillé en coopération. Les nobles ne pouvaient régner sans faire de guerre ni écraser de rébellions.

Athéna en guerrier mâle
Athéna en guerrier mâle

A ma surprise, j’ai découvert qu’un groupe particulier de guerriers qui luttaient contre cet esclavage était considéré comme transgenre, au mois par les grecs – les Amazones. Je connaissais un peu les Amazones parce qu’elles étaient un symbole de liberté et de résistance pour les féministes modernes. Pourtant, je les avais toujours imaginées comme des « femmes identifiées femmes ». Mais les Amazones étaient-elles également un exemple de résistance transgenre ?

Les Amazones antiques se sont battues à la frontière entre liberté et esclavage, entre le renversement des sociétés communales matrilinéaires et l’expansion de la domination de la classe patriarcale. De nombreuses batailles entre les guerrières Amazones et les armées grecques sont documentées dans l’art et les légendes. La hache à double tranchant que les Amazones étaient dites porter en combat est devenu un symbole moderne de fierté féministe.

Pourtant, alors que les Amazones sont toujours dépeintes comme féminines, il existe des preuves que les grecs les considéraient comme transgenres. L’écrivain classique Pline le jeune parle de « la race des Androgynes, qui combine les deux sexes… Aristote ajoute que pour chacune d’elles, la poitrine à droite est celle d’un homme, et la poitrineà gauche est celle d’une femme. »

Une poitrine d’homme à droite, une poitrine de femme à gauche – cela ressemble tout à fait à une description des Amazones. La seule chose que j’avais entendu dire à propos des légendaires Amazones était qu’elles s’enlevaient chirurgicalement le sein droit pour mieux tirer à l’arc. Mais cela m’avait toujours paru une explication très simpliste.

Pour les grecs, ces Amazones étaient des femmes masculines qui se comportaient comme des hommes. Et elles n’étaient pas les seules transgenres scythes. Les grecs connaissaient bien les prêtresses transsexuelles scythes qui étaient leurs partenaires de commerces et leurs compétition dans la Mer Noire. Et même dans les légendes, les Amazones étaient appariées en combat avec des guerriers grecs mâles comme Achille, Thésée et Héraclès, qui tous se sont travestis à un moment d’après la mythologie. De plus, la croyance était que les Amazones avaient une connexion spirituelle avec Dionysos, le dieu transgenre.

Et l’arme des Amazones – la hache à double tranchant – était-elle un armement « d’homme » simplement parce qu’il s’agissait d’une arme de guerre, ou symbolisait-elle l’intersexualité ?

L’historien grec Plutarque a écrit qu’Héraclès a donné à la Reine Omphale la hache double qu’il avait prise à une Amazone vaincue comme tribu de guerre ; Héraclès et Omphale se sont tous les deux travestis. La hache fut finalement donnée en hommage à Zeus Labrandeus, qui était représenté par une statue de bronze comme une déité sans barbe portant la hache double, la partie haute du corps portant 4 rangées de seins. La hache fut donc transmise, comme le conclu Delcourt, « d’une femme-guerrière à un héro et une reine qui échangèrent leurs vêtements ; puis elle alla à un dieu patriarche représenté avec des seins ; les indications d’androgynie sont particulièrement abondantes ici. »

Gauche: Héraclès portant des vêtements de femme. Droite: Femme portant un phallus.
Gauche: Héraclès portant des vêtements de femme.
Droite: Femme portant un phallus, acte attribué aux adeptes femmes de Dionysos, qui se travestissaient également.

Les Amazones étaient-elles un brillant exemple de résistance transgenre ? Si oui, les Amazones scythes font partie de l’histoire imbriquée des femmes et des personnes trans. Et je savais que les Amazones n’étaient pas les seules guerrières associées au transgenre.

Je me souvins de la description des guerriers female-to-male du Tupinamba, au nord-est du Brésil, décris en 1576 par Pedro de Magalhães de Gandavo. Lui-même et d’autres explorateurs renommèrent la rivière qui coulait à cette endroit « la Rivière des Amazones », d’après les guerrières scythes. Et je me souviens qu’à la fois une hache à double tranchant et une expression de genre croisée étaient centrales au culte par les adeptes africains et brésiliens de la déité Yoruba Shango – une divinité qui serait apparue parfois comme un homme et parfois comme une femme.

Scène trans homosexuelle.
Scène trans homosexuelle d’une coupe rouge de Peithinos, Vème siècle AEC.

En commençant à écrire ce chapitre, j’ai réfléchi à comment le passé a pu être interprété de la seule position des hommes et des femmes, sans prendre en compte les transgenres, bigenres, transsexuels ou intersexuels. Plus tard cette après-midi là, j’ai reçu un e-mail de Dr. Anne Fausto-Sterling, une féministe et bio-généticienne respectée de Brown University. Elle attiré mon attention sur un petit article qui apparaissait dans le British Daily Telegraph du 13 février 1995. La brève, titrée « She-Men », annonçait la découverte de preuves de l’existence de transgenres, incluant des femmes guerrières, dans des tombes datant de l’Age de Fer dans le sud de la Russie par l’archéologue britannique Timothy Taylor. « Je crois avoir identifié des femmes qui évoluaient dans une sphère masculine, ainsi que des hommes qui se travestissaient » écrivait Taylor.

Il est grand temps de porter un nouveau regard sur l’histoire. Et cette fois, je n’ai pas l’intention de rester derrière !

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