Préface

« T’es un garçon ou une fille ? »

J’ai entendu cette question toute ma vie. La réponse n’est pas simple, puisqu’il n’y a pas de pronoms en anglais aussi complexe que moi, et que je ne veux pas me simplifier pour pouvoir gentiment correspondre à l’un ou à l’autre. Il y en a des millions d’autres comme moi rien qu’aux États Unis.

Nous avons une histoire remplie de héros et d’héroïnes militants. Et c’est là qu’est le problème ! Comment puis-je vous parler de leurs batailles quand les mots femme et homme, féminin et masculin, sont presque les seuls mots qui existent en anglais pour décrire toutes les vicissitudes des corps et des styles d’expression ?

Les batailles vécues accélèrent les changement du langage. J’ai entendu le langage évoluer dans les années 60, quand j’ai fait mon coming out dans les bars de drags de l’Ouest de New York et du sud de l’Ontario. A l’époque, les seuls mots utilisés pour nous décrire étaient cinglant et blessant – criés à notre encontre par la fenêtre d’une voiture vrombissante, pleine d’agresseurs potentiels. Il n’y avait pas de mots que nous nous efforcerions d’utiliser qui nous auraient fait nous sentir bien avec nous mêmes.

Quand nous avons tous entendu pour la première fois le mot « gay », certains de mes amis s’y sont opposés violemment parce que cela nous donnait l’air heureux. « Personne n’utilisera jamais ‘gay’ », m’assuraient mes amis, chacun proposant un mot alternatif, dont aucun ne pris racine. J’ai appris que le langage ne peut pas être commandé individuellement, comme dans un catalogue La Redoute. Il est forgé collectivement dans la chaleur passionnée de la lutte.

Actuellement, une grande part du langage délicat qui a été gagné par les mouvements de libération aux États-Unis pendant les années 60 et 70 est touché par un retour de bâton de la droite contre le fait d’être « politiquement correct ». Là d’où je viens, être « politiquement correct » signifie utiliser un langage qui respecte les oppressions et les blessures des autres personnes. Ce langage choisi a besoin d’être défendu.

Les mots que j’utilise dans ce livre risquent de devenir obsolètes dans très peu de temps, parce que le mouvement transgenre est encore jeune et en train de se définir. Mais alors que les slogans écris sur les banderoles peuvent changer rapidement, la lutte continuera de faire rage. Puisque j’écris ce livre comme une contribution à la demande de libération transgenre, le langage que j’utilise dans ce livre n’a pas pour but de définir mais de défendre les différentes communautés qui se fusionnent.

Je n’ai pas d’enjeu personnel à savoir si le mouvement de libération trans résultera dans la création d’un nouveau troisième pronom, ou dans des pronoms grammaticalement neutres, comme iel (il/elle) et saon (sa/son), qui sont expérimentés sur internet. Ce ne sont pas les mots en et par eux-mêmes qui me sont importants – ce sont nos vies. La lutte des personnes trans à travers les siècles n’est pas l’histoire de l’un ou de l’une. C’est notre histoire.1

J’ai été appelé he-she, camionneuse, gouine, cross-dresser, travesti, et drag king. Le mot que je préfère pour me décrire est transgenre.

Aujourd’hui, le mot transgenre a au moins deux sens courants. Il a été utilisé comme un terme parapluie pour inclure tous ceux et celles qui défient les frontières du sexe et du genre. Il est aussi utilisé pour dessiner une distinction entre ceux qui réassignent le sexe sous lequel ils ont été étiquetés à la naissance, et ceux d’entre nous dont l’expression de genre est considérée comme inappropriée à notre sexe. Actuellement, beaucoup d’organisations – de Transgender Nation à San Francisco jusqu’à Monmouth Ocean Transgender au Jersey shore – utilisent ce terme inclusivement.

J’ai demandé à beaucoup de militants transgenres auto-identifiés qui sont présentés dans ce livre, qui, selon eux, était inclus dans le terme parapluie. Les sondés ont listé : transsexuels, transgenres, travestis, bigenres, drag queens, drag kings, cross-dressers, femmes masculines, hommes féminins, intersexes (que les gens appelaient « hermaphrodites » dans le passé), androgynes, ceux qui naviguent entre les genres, métamorphes, femmes qui passent en homme, hommes qui passent en femme, ceux qui tordent le genre et ceux qui en mélangent les termes, femmes à barbe et bodybuildeuses qui ont passé la ligne de ce qui est socialement acceptable pour un corps de femme.

Mais le terme transgenre est de plus en plus utilisé de manière plus spécifique. Le terme transgenderist a d’abord été intégré à l’anglais par la guerrière trans Virginia Prince. Virginia m’a dit « J’ai forgé le terme transgenderist en 1987 ou 1988. Ils y avait eu des mots pour les personnes comme moi qui traversaient les frontières du genre – c’est à dire les personnes qui vivent à plein temps dans le genre opposé à leur anatomie. Je n’ai pas traversé les barrières du sexe. »

Alors que le mouvement transgenre général se développe, plus de gens explore la distinction entre le sexe d’une personne – femelle, intersexué, mâle – et leur expression de genre – féminine, androgyne, masculine, et d’autres variations. Beaucoup de magazines locaux et nationaux sur le genre et de groupes communautaires commencent à utiliser TS/TG : transsexuel et transgenre.

Sous la loi occidentale, les docteurs jettent un coup d’œil au parties génitales d’un nourrisson, et déclarent le bébé mâle ou femelle, et c’est tout. Les hommes et les femmes transsexuels traversent les frontières du sexe auquel ils ont été assignés à la naissance.

Dans les cultures occidentales dominantes, l’expression de genre des bébé est supposée à la naissance : rose pour les filles, bleu pour les garçons ; les filles sont supposées grandir en étant féminines, les garçons masculins. Les personnes transgenres traversent, relient, ou brouillent les frontières de l’expression de genre à laquelle ils ont été assignés à la naissance.

Malgré tout, tous les transsexuels ne choisissent pas la chirurgie ou les hormones ; quelques personnes transgenres le font. Je suis transgenre et je me suis façonné/e chirurgicalement et hormonalement par deux fois dans ma vie, et je me réserve le droit de recommencer.

Mais alors que notre mouvement a introduit de nouvelles terminologies, tous les mots utilisés pour désigner notre communauté souffrent toujours de limitations. Par exemple, des termes comme cross-dresser, cross-gender, male-to-female, et female-to-male renforcent l’idée qu’il n’y a que deux manières d’être distinctes – vous êtes l’un ou l’autre – et cela n’est pas vrai. Bigenre désigne des personnes qui ont à la fois un côté masculin et un côté féminin. Dans le passé, la plupart des individus bigenres étaient regroupés dans la catégorie des cross-dressers. Certaines personnes vivent toute leur vie travesties ; d’autres sont désignées comme des cross-dressers à temps partiel. Peut-être que si l’oppression de genre n’existait pas, certains de ces temps partiels apprécieraient la liberté de se travestir tout le temps. Mais les personnes bigenres veulent avoir la possibilité d’exprimer les deux facettes que ce qu’elles sont.

Bien que je défende le droit de quiconque d’utiliser travesti comme une auto-définition, j’utilise ce terme avec parcimonie dans ce livre. Bien que certaines publications et organisations trans utilisent toujours « travestis » ou l’abréviation « TV » dans leur titre, beaucoup des personnes étiquetées travesties ont rejeté ce terme parce qu’il invoque des concepts de pathologie psychologique, de fétichisme sexuel et d’obsession, alors qu’il n’y a vraiment rien de malsain dans cette forme d’expression de soi. Et les industries médicales et psychiatriques ont toujours défini les travestis comme des hommes, alors qu’il existe beaucoup de travestis femmes également.

Les mots cross-dresser, travesti, et drag donnent l’impression que ces expressions de soi complexes tournent seulement autour de l’habillement. Cela crée l’impression que si vous êtes tellement oppressés à cause de ce que vous portez, vous pouvez simplement changer de vêtements ! Mais quiconque a vu La Cage aux Folles se souvient que la drag queen n’apparaît jamais aussi féminine que lorsqu’elle est boudinée dans un costume trois-pièces d’ « homme » et qu’elle apprend à beurrer une biscotte comme un « vrai mec ». Parce que c’est notre esprit tout entier – l’essence de ce que nous sommes – qui ne se conforme pas aux stéréotypes de genre étriqués, que beaucoup de gens qui par le passé ont été appelés cross-dressers, travestis, drag queens et drag kings se définissent aujourd’hui comme transgenres.

Au final, nos nombreuses communautés défient toutes les frontières et restrictions du sexe et du genre. La colle qui rassemble ces diverses communautés est la défense du droit de chaque individu à s’auto-définir.

Alors que je j’écris ce livre, le mot trans est de plus en plus utilisé par la communauté de genre comme un terme unissant la coalition tout entière. Si le terme avait déjà bénéficié d’une reconnaissance populaire, j’aurais intitulé ce livre Trans Warriors. Mais puisque le mot transgenre est toujours plus reconnaissable par les personnes tout autour du monde, je l’utilise dans son sens le plus inclusif : pour désigner tous les courageux guerriers trans de tous sexes et de tous genres – ceux qui ont menés des batailles et des rebellions à travers l’histoire, et ceux qui aujourd’hui trouvent le courage de se battre pour leurs identités et pour leurs propres vies.

Transgender Warriors n’est pas une histoire trans exhaustive, ou même l’histoire de l’essor et du développement du mouvement trans moderne. C’est plutôt un nouveau regard sur le sexe et le genre dans l’histoire et les interrelations de classe, de nationalité, de race et de sexualité. Toutes les sociétés n’ont-elles jamais reconnu que deux sexes ? Toutes les personnes traversant les frontières de sexe et de genre ont-elles toujours été diabolisées ? Pourquoi la réassignation sexuelle ou le travestissement sont-ils des issues légales ?

Mais comment pourrais-je trouver les réponses à ces questions quand cela m’amène à trouver mon chemin à travers diverses sociétés dans lesquelles les concepts de sexe et de genre changent comme les dunes de sable à travers les ages ? Et en tant que chercheur/e blanc/he et transgenre, comment puis-je éviter d’imposer mes propres interprétations sur les cultures des personnes aux nationalités oppressées ?

Je me suis attaqué/e à ce problème de différentes manières. D’abord, j’ai apporté beaucoup d’attention à l’Europe occidentale, non par Eurocentrisme inconsidéré, mais parce que je tiens le pouvoir qui a régné là pendant des siècles responsable des campagnes de haine et de bigoterie qui sont aujourd’hui ancrées dans la fabrication des cultures occidentales et qui ont été imposées aux peuples colonisés à travers le monde. Faire porter le blâme pour ces attitudes directement sur les épaules des classes dirigeantes européennes fait partie de ma contribution aux mouvements anti-impérialistes.

J’ai aussi inclus des photos de cultures tout autour du monde et j’ai cherché des personnes de ces pays et de ces nationalités pour m’aider à créer des légendes courtes et factuelles. J’ai vraiment essayé de ne pas interpréter ou comparer ces différentes expressions culturelles. Ces photographies n’ont pas pour but de sous-entendre que les individus représentés s’identifient comme transgenre dans le sens moderne et occidental du mot. J’ai plutôt présenté leurs images comme un défi à la vision occidentale dominante couramment admise que la femme et l’homme sont tout ce qui existe, et qu’il n’y a qu’une seule manière d’être un homme ou une femme.

Je ne prends pas partie sur le fait que l’expression de genre d’un individu soit exclusivement un produit soit de la biologie, soit de la culture. Si le genre est déterminé seulement biologiquement, pourquoi les femmes rurales, par exemple, ont-elles tendance à être plus « masculines » que les femmes citadines ? A l’inverse, si l’expression de genre est juste quelque chose qui nous est enseigné, pourquoi est-ce qu’un segment aussi énorme de la population trans ne l’a pas appris ? Si deux sexes sont un fait biologique immuable, pourquoi tant de sociétés en ont-elles reconnu plus de deux ? De plus, alors que la biologie n’est pas le destin, il existe des marqueurs biologiques sur le spectre anatomique humain. Alors le sexe est-il une construction sociale, ou la catégorisation rigide des sexes est-elle le composant culturel ? Clairement, il doit y avoir une interaction complexe entre les individus et leurs sociétés.

Mon intérêt à ce sujet n’est pas seulement théorique. Vous savez probablement déjà que ceux d’entre nous qui traversent les frontières culturelles du sexe et du genre en payent un prix terrible. Nous faisons face à la discrimination et aux violences physiques. On nous refuse le droit de vivre et de travailler dans le respect et la dignité. Cela nous demande tellement de courage de vivre nos vies que parfois, même quitter nos maisons le matin et faire face au monde tels que nous sommes vraiment est en soi un acte de résistance. Mais peut-être ne saviez-vous pas que nous avons une histoire de lutte contre ces injustices, et qu’aujourd’hui nous forgeons un mouvement pour la libération. Comme je ne pouvais pas inclure les photos de tous les militants qui travaillent dur et qui font notre mouvement, j’ai inclus une collection de photos qui commence à illustrer l’étendue et la profondeur des identités de sexe et de genre, équilibrée entre race, nationalité et région. Un seul livre ne pourrait pas inclure toutes les différentes identités des individus et organisations trans, qui s’étendent des Short Mountain Fairies dans le Tennessee aux Sœurs de la Perpétuelle Indulgence à San Francisco.

Il est temps pour nous d’écrire en tant qu’experts de nos propres histoires. Pendant trop longtemps, notre lumière a été reflétée par le prisme d’autres personnes. Mon but dans ce livre est de façonner l’histoire, la politique et la théorie en une arme d’acier avec laquelle défendre un segment très oppressé de la population.

J’ai grandi en pensant que la haine que j’affrontais à cause de mon expression de genre était simplement un produit dérivé de la nature humaine, et que cela devait être ma faute si j’étais une cible de railleries. Je ne veux plus qu’aucune jeune personne ne croit que cela est vrai, et j’ai donc écris ce livre pour dévoiler les racines de l’oppression de sexe et de genre.

Aujourd’hui, un grand pan de « théorie du genre » est extrait de l’expérience humaine. Mais si la théorie n’est pas la résine cristallisée de l’expérience, elle cesse d’être un guide vers l’action. J’offre de l’histoire, de la politique et de la théorie vivantes et respirantes parce qu’elles sont enracinées dans l’expérience de personnes réelles qui se sont battues sang et eau pour la liberté. Et mon travail n’est pas seulement dévoué à écrire le passé, mais c’est un composant de ma manière d’aider à dessiner le futur.

Voilà le cœur du travail de ma vie. Quand je serrais les poings et criait en retour aux insultes qui voulaient me retirer mon humanité, voilà quelle était la certitude derrière ma colère. Quand je postillonnais de douleur aux gens bien-intentionnés qui me disaient, « Je ne comprends pas ce que tu es ? » – voilà ce que je voulais dire. Aujourd’hui, Transgender Warriors est ma réponse. C’est le noyau de ma fierté.

1(NdlT, Il y a là un jeu de mot sur la formation du mot ‘histoire’ : « [It] is not his-story or her-story. It is our-strory. »

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