Chapitre 3

L’indice

J’ai trouvé mon premier indice

que les trans n’avaient pas toujours été persécutés en 1974. J’avais manqué le travail et avais passé la journée au Musée des Indiens d’Amérique à New York.

Les expositions étaient dédiées à l’histoire des Amérindiens aux Amériques. J’ai été attiré/e par une vitrine de petites statuettes en glaise de la taille d’un pouce. Celles à ma droite avaient de la poitrine et portaient des bols. Celles de gauche avaient un torse plat, et tenaient des outils de chasse. Mais en y regardant de plus près, je fut surpris/e. Je vis que plusieurs des statuettes qui tenaient des bols avaient un torse plat et que plusieurs chasseurs avaient de la poitrine. Évidement, il n’y avait pas de légende à coté de la vitrine pour l’expliquer. J’ai quitté le musée plein/e de curiosité.

Ce que j’avais vu me rongea jusqu’à ce que j’appelle un membre de l’équipe du conservateur du musée. Il demanda « Pourquoi voulez-vous savoir? » Je paniquais. L’information était-elle si classifiée qu’elle ne pouvait être donnée que si l’on avait « besoin de savoir » ? Je mentis et dis que j’étudiais à l’Université de Columbia.

Semblant rassuré, il me dit immédiatement qu’il voyait parfaitement de quoi je voulais parler. Il dit qu’il tombait sur des références à ces berdaches1 presque tous les jours dans ses lectures. Je lui demandais ce qui signifiait ce mot. Il dit qu’il pensait que cela signifiait transsexuel ou travesti en anglais moderne. Il fit remarquer que les Amérindiens ne semblaient pas les détester comme « nous ». En fait, ajouta-t-il, il semblait que ces personnes étaient très respectées par les tribus Amérindiennes.

Il baissa sa voix. « C’est vraiment dérangeant, n’est-ce pas ? » chuchota-t-il. Je raccrochais et couru à la bibliothèque. J’avais trouvé la première clef vers un puits d’informations que j’avais cherchées toute ma vie.

Illustrations Hopi. Notez que le personnage de gauche est dessiné portant une coiffure trans - une moitié relevée et l'autre pas.
Illustrations Hopi. Notez que le personnage de gauche est dessiné portant une coiffure trans – une moitié relevée et l’autre pas.

« Quel étrange pays », écrivait un homme blanc en 1850 à propos de la tribu Crow d’Amérique du Nord, « où les hommes portent la robes et font les devoirs des femmes, tandis que les femmes se transforment en hommes et se lient à leur propre sexe ! »

J’ai trouvé des centaines et des centaines de références comme celle-là, comme celle du livre révolutionnaire de Jonathan Ned Katz L’histoire des Gays Américains : Gay et Lesbiennes aux USA, publié en 1976, qui me procura d’importantes recherches supplémentaires. Les citations étaient tout sauf objectives. Certaines émanaient de généraux coloniaux morbidement hostiles, d’autres venaient d’anthropologues et de missionnaires qui avaient suivi dans leur sillage meurtrier.

Certains ne se référaient qu’à ce qui aujourd’hui pourrait être appelé des expressions male-to-female. « Dans presque tous les recoins du continent, » conclut Westermarck en 1917, « il semble qu’il y ait eu, depuis des temps anciens, des hommes s’habillant comme et prenant en charge les fonctions des femmes… »

Mais j’ai également trouvé beaucoup de références à des expressions female-to-male. Écrivant à propos de son expédition dans le nord-est du Brésil en 1576, Pedro de Magalhães remarqua des femmes parmi les Tupinambas qui vivaient comme des hommes et étaient acceptées par les autres hommes, chassaient et allaient en guerre. Son équipe d’explorateurs, se souvenant des Amazones grecques, renomma la rivière qui coulait à cet endroit la Rivière des Amazones.

Des expressions female-to-male ont aussi été trouvées dans de nombreuses tribus nord américaines. Jusqu’en 1930, l’ethnographe Leslie Spier a observé une tribu dans le nord-ouest Pacifique : « On trouve des travestis et des berdaches parmi les Klamaths, comme selon toute probabilité parmi toutes les tribus nord-américaines. Ce sont des hommes et des femmes qui, pour des raisons qui restent obscures, prennent les habits et les rôles du sexe opposé. »

Il m’est douloureux de lire ces extraits car ils sont pleins de haine. « J’ai vu des choses diaboliques, » écrivit le colonialiste espagnol Alvar Núñez Cabeza de Vaca au seizième siècle. « Des choses immorales, abominables, perverses, infâmes, odieuses, anormales, dégoûtantes, obscènes » – le langage utilisé par les colons pour décrire l’acceptation de la diversité de sexe / genre, et de l’amour entre personnes de même sexe, décrivait sans doute mieux l’observateur que l’observé. Et ces rapports sensationnalistes sur les Two-Spirits étaient utilisés pour « justifier » d’autant plus le génocide, le vol des terres et des ressources Amérindiennes, et la destruction de leurs cultures et de leurs religions.

Mais occasionnellement, ces citations coloniales ouvraient, même par inadvertance, une fenêtre temporaire dans l’humanité des personnes observées. Décrivant son premier voyage le long du Mississippi au 17ème siècle, le jésuite Jacques Marquette documenta les attitudes des Illinois et des Nadouessis envers les Two-Spirits. « Ils sont convoqués au Conseil, et rien ne peut être décidé sans leur avis. Finalement, à travers leur profession qui est de mener une vie extraordinaire, ils passent pour des Manitous – C’est à dire, des Esprits, – ou pour des personnes Conséquentes. »

Bien que le missionnaire français Joseph François Lafitau condamna les Two-Spirits qu’il trouva dans les tribus des Grands Lacs de l’ouest, de Louisiane et de Floride, il révéla que ces Amérindiens ne partageaient pas son préjugé. « Ils pensent qu’ils sont honorés… » écrit-il en 1724, « ils participent à toutes les cérémonies religieuses, et cette profession de vie extraordinaire entraîne qu’ils sont regardés comme des personnes d’un ordre supérieur… »

Mais les réactions des colons à l’encontre des Two-Spirits peuvent être résumées pas les mots de Antonio de la Calancha, un officiel espagnol à Lima. Calancha écrivit qu’au cours de l’expédition de Vasco Núñez de Balboa à travers le Panama, Balboa « vit des hommes habillés en femmes ; Balboa apprit qu’ils étaient sodomites et jeta le roi et 40 autres à ses chiens pour qu’ils soient mangés, une bonne action d’un honorable Espagnol Catholique. »

Ce n’était pas un acte isolé. Quand les espagnols envahirent les Antilles et la Louisiane, « ils trouvèrent des hommes habillés en femmes qui étaient respectés par leurs sociétés. Pensant qu’ils étaient des hermaphrodites ou des homosexuels, ils les pourfendirent. »

Ces citations me remuèrent. Je me souvins des films sur « les cow-boys et les Indiens » de ma jeunesse. Ces films racistes n’avaient pas réussis à m’enseigner la haine ; j’avais grandi parmi des adultes et des enfants Amérindiens forts et fiers. Mais maintenant je réalisais plus consciemment comment toutes les représentations des tribus Amérindiennes dans ces films avaient pour but de détourner l’attention du génocide colonial bien réel. La même histoire sanglante était ignorée ou dissimulée à l’école. Je n’ai découvert la vérité sur les cultures Amérindiennes que plus tard, en me ré-éduquant – un processus que je continue aujourd’hui.

Osh-Tish (Trouve et Tue), de la nation Crow, semble avoir été badé principale. Dans les années 1890, lorsqu'un agent du gouvernement emprisonna les badés, leur coupa les cheveux, et leur fit porter des habits d'hommes, le chef Crow Pretty Eagle ordonna aux agents de quitter le territoire.
Osh-Tish (Trouve et Tue), de la nation Crow, semble avoir été badé principale. Dans les années 1890, lorsqu’un agent du gouvernement emprisonna les badés, leur coupa les cheveux, et leur fit porter des habits d’hommes, le chef Crow Pretty Eagle ordonna aux agents de quitter le territoire.

Découvrir la tradition Two-Spirits a été très important pour moi. Ce n’était pas parce que je pensais que l’éventail de l’expression humaine parmi les tribus Amérindiennes était identique aux identités trans d’aujourd’hui. Je savais qu’un-e badé Crow, un-e warhameh Cocopa, un-e joya Chumash et un-e kwiraxame’ Maricopa se seraient décrits de manière très différente d’une drag queen Afro-américaine se battant contre les flics à Stonewall ou un transsexuel female-to-male blanc dans les années 90, racontant sa vie à un cours d’université sur les théories du genre. Ce qui m’avait étonné, c’est que des cultures si anciennes et si diverses autorisaient les personnes à choisir parmi plus de voies sexe/genre, et que cette diversité d’expression humaine soit considérée sacrée. Je devais tracer la géographie complexe du sexe et du genre avec une boussole qui ne pointait que vers le Nord ou le Sud.

Barcheeampe, la Femme Cheffe, était un chasseur et un guerrier reconnu, acclamé par les chansons composées par le peuple Crow. Quand tous les chefs et guerriers se rassemblaient pour le conseil, Barcheeampe siégeait comme chef, placée troisième sur 160.
Barcheeampe, la Femme Cheffe, était un chasseur et un guerrier reconnu, acclamé par les chansons composées par le peuple Crow. Quand tous les chefs et guerriers se rassemblaient pour le conseil, Barcheeampe siégeait comme chef, placée troisième sur 160.

Vous pourriez penser que j’exultais d’avoir trouvé cette information. Mais j’enrageais que ces faits m’aient, nous aient, été cachés. Et tant d’Amérindiens scrutés avec arrogance par les militaires, les missionnaires et les anthropologistes avaient été massacrés. Leur histoire orale avait elle été perdu pour toujours elle aussi ?

Dans ma colère, j’ai fait vœu d’agir plus énergiquement pour la défense des accords, de la souveraineté et des droits à l’auto-détermination des Amérindiens. Comme je m’engageais de plus en plus dans ces luttes, je commençais à entendre plus clairement les voix des Amérindiens qui non seulement se réclamaient de leur héritage traditionnel, mais portaient la résistance dans le présent : la prise d’Alcatraz, l’occupation de Wounded Knee, la Plus Longue Marche, le jour de deuil à Plymouth Rock et la lutte pour la libération des prisonniers politiques comme Léonard Peltier et Norma Jean Croy.

Deux développements historiques m’ont aidé à entendre les voix des guerriers Amérindiens modernes qui vivaient la tradition sacrée des Two-Spirits : la fondation des Gay American Indians en 1975 par Randy Burns (Paiute du Nord) et Barbara Cameron (Lakota Sioux), et la publication en 1988 de Living the Spirit : A Gay American Indian Anthology. Randy Burns remarqua que le projet d’histoire des Gay American Indians « avait documenté ces rôles genrés alternatifs dans près de 135 tribus Nord Américaines. »

Will Roscoe, qui a édité Living the Spirit, expliqua que ces systèmes sexe/genre plus complexes était trouvés « dans toutes les régions du continent, parmi tous les types de cultures locales, des petits groupes de chasseurs en Alaska aux denses cité-États hiérarchiques en Floride. »

Un autre événement important, fut la publication de The Spirit and the Flesh en 1986 par Walter Williams, parce que ce livre incluait la paroles de Two-Spirits modernes.

Je savais que les luttes Amérindiennes contre la colonisation et le génocide – à la fois physique et culturel – étaient tenaces. Mais j’appris que les efforts des colons pour rendre hors-la-loi, punir et massacrer les Two-Spirits à l’intérieur de ces tribus avaient également rencontré une importante résistance. Le conquistador Nuño de Guzmàn rapporta en 1530 que la dernière personne faite prisonnière pendant une bataille, qui avait « combattu le plus courageusement, était un homme en habits de femme… »

Simplement essayer de maintenir un mode de vie traditionnel était en soi un acte de résistance. William écrivit, « Comme beaucoup de berdaches de ces tribus étaient également des chamans, les attaques du gouvernement sur les pratiques de soin traditionnelles bouleversa leurs vies. Parmi les Klamath la prohibition des cérémonies de guérison par les agents du gouvernement dans les années 1870 et 1880 força les chamans à opérer clandestinement. Le chaman berdache White Cindy continua à exercer des soins traditionnels, soignant les gens pendant des décennies malgré les risques d’arrestation. »

Les tribus Amérindiennes résistèrent aux aux demandes racistes des agents du gouvernement US qui essayaient de changer les Two-Spirits. Cette résistance était d’autant plus courageuse à la lumière du pouvoir que ces agents exerçaient sur la survie économique des peuples Amérindiens qu’ils essayaient de contrôler. Une de ces luttes cibla la badé Crow nommé-e Osh-Tisch (« Trouve et Tue »). Une histoire orale par Joe Medicine Crow en 1982 rappela les événements : « Un agent vers la fin des années 1890… essaya d’interférer avec Osh-Tisch, qui était la badé la plus respectée. Cet agent incarcérait les badés, leur coupait les cheveux, et leur faisait porter des vêtements d’hommes. Il les obligeait à faire des travaux manuels, plantant ces arbres que vous pouvez voir ici sur le terrain du BIA (NdlT : Bureau of Indian Affairs). Les gens étaient si mécontents que le chef Pretty Eagle vint à la Crow Agency, et demanda [à l’agent] de quitter la réserve. C’était une tragédie d’essayer de les changer. »

We'Wha, une Ihamana, portant la tenue de cérémonie des femmes Zuni. We'Wha était une tisseuse et une potière accomplie et passa 6 mois à Washington, D.C. en 1886, pour rencontrer le Président Grover Cleveland et d'autres qui ne réalisèrent jamais que cette Zuni d'un mètre quatre-vingt était une Ihamana. En 1896, We'Wha décéda et fut enterrée en robe de femme avec un pantalon d'homme en dessous.
We’Wha, une Ihamana, portant la tenue de cérémonie des femmes Zuni. We’Wha était une tisseuse et une potière accomplie et passa 6 mois à Washington, D.C. en 1886, pour rencontrer le Président Grover Cleveland et d’autres qui ne réalisèrent jamais que cette Zuni d’un mètre quatre-vingt était une Ihamana. En 1896, We’Wha décéda et fut enterrée en robe de femme avec un pantalon d’homme en dessous.

La manière dont les badés étaient vus dans leurs propres tribus apparaît dans ce rapport de 1903 par S. C. Simms dans American Anthropologist : « Au cours d’une visite l’année dernière dans une réserve Crow, dans l’intérêt du Fiels Columbian Museum, j’ai été informé qu’il y avait trois personnes hermaphrodites dans la tribu Crow, une vivant à Pryor, une dans le district de Big Horn, et une dans le district de Black Lodge. Ces personnes sont généralement nommées par « elles », et ont les tipis les plus grands et les mieux situés ; elles sont également considérées comme étant expertes avec des aiguilles à couture et les cuisinières les plus efficaces de la tribu, et sont admirées pour leurs nombreux actes charitables.

Il y a quelques années, un agent indien entreprit de contraindre ces personnes, en les menaçant, à porter des vêtements d’hommes, mais ses efforts furent infructueux. »

Les écoles avec internat jouèrent un rôle similaire, en essayant de forcer des générations d’enfants kidnappés à abandonner leurs voies traditionnelles. Mais beaucoup d’enfants Two-Spirits s’échappèrent plutôt que de se conformer.

L’homme médecine Lakota Lame Deer parla à un interviewer de la place sacrée de la winkte (« male-to-female ») dans les traditions de sa tribu, et comment la winkte décernait un nom spécial à un individu. « Le nom secret qu’une winkte donne à un enfant était considéré comme spécialement puissant et efficace, » dit Lame Deer. « Sitting Bull, Black Elk et même Crazy Horse avaient des noms winkte secrets. » Il a été rapporté que le chef Lakota Crazy Horse avait une ou deux femmes winkte.

Williams cite un homme médecine Lakota qui parle des pressions exercées sur les winktes dans les années 1920 et 1930. « Les missionnaires et les agents gouvernementaux disaient que les winktes étaient mauvaises, et essayaient de les faire changer. Certaines le firent et revêtirent des habits d’hommes. Mais d’autres, plutôt que de changer, préférèrent se pendre. »

Jusque 1989, les discours des Two-Spirits que j’avais entendus ne venaient que de livres. Mais cette année là, j’ai eu l’honneur d’être invité/e à Minneapolis pour le premier rassemblement de Two-Spirits Amérindiens, de leurs amants et de leurs soutiens. Les liens d’amitiés que j’appréciais au premier rassemblement furent renforcés au troisième à Manitoba en 1991. Là, je me suis retrouvé/e assis/e autour d’un feu de camp devant de grands pins sous les couleurs chatoyantes des lumières du Nord, buvant du thé fort dans une tasse en métal. Je riais facilement, détendu/e entre mes anciens amis et les nouveaux. Certains étaient des hommes efféminés ou des femmes masculines ; tous partageaient des désires homosexuels. Pourtant, tous n’étaient pas transgenres, et tous les Two-Spirits dont j’avais lu l’histoire ne désiraient pas forcément des personnes du même sexe. Alors, qu’est-ce qui définissait ce groupe ?

Je me suis tourné/e vers des Amérindiens pour ces réponses. Même aujourd’hui, en 1995, je lis des articles de recherche et des articles sur les systèmes sexe / genre dans les tribus Amérindiennes dans lesquels chaque source citée est un chercheur en sciences sociales blanc. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, j’ai demandé à des personnes Two-Spirits de parler de leurs propres cultures, avec leurs propres mots.

Chrystos, un brillant poète et écrivain Two-Spirit de la tribu Menominee, m’offrit cette explication :

« La vie parmi les peuples de la Première Nation2, avant les premiers contacts, est difficile à reconstruire. Il y a eu tellement d’abus de la vie traditionnelle par l’Église Catholique. Mais certaines choses ont filtré jusqu’à nous. La plupart des tribus que je connais avaient traditionnellement plus de deux genres. Cela varie de tribu en tribu. Le concept de Two-Spirit est une traduction anglaise assez brute de cette idée. Je pense que la langue anglaise est rigide et que les modèles de pensée qui le forment sont rigides, de telle sorte que le genre devient rigide.

Tout le concept de genre est plus fluide dans la vie traditionnelle. Ces expressions de genre ne sont pas nécessairement alignées avec votre sexe, bien qu’elles puissent l’être. Les gens peuvent choisir leur genre d’après leurs rêves par exemples. L’idée que votre genre est quelque chose dont vous pourriez rêver n’est même pas un concept dans la culture occidentale – ce qui postule que vous êtes nés avec un certain sexe biologique et qu’il y a donc un rôle que vous devez remplir et suivre très rigidement pour le reste de votre vie. C’est comme ça qu’est apparu le concept de queer. Toute personne qui ne suit pas son rôle de genre assigné est queer ; tout un tas de personnes sont mises dans le même sac avec ce mot ».

Est-ce qu’être Two-Spirit détermine ta sexualité ? Ai-je demandé à Chrystos. « Dans la vie traditionnelle, une personne Two-Spirit peut-être hétérosexuelle, ou ce que l’on appellerait homosexuelle. » répondit-elle. « Vous pourriez aussi être une personne qui n’a jamais de relations sexuelles avec personne et vit avec les esprits. La fluidité du genre fait partie d’un concept plus large, pour lequel je pense que le mot le plus juste en anglais est « tolérance ». C’est une toute autre manière d’être au monde avec d’autres gens. Nous pensons le monde en termes de relations, ainsi, chaque personne est toujours dans une matrice, plutôt que d’être vue juste comme un individu – ce qui est une manière très différente de voir les choses. »

Chrystos me parla de son ami Navajo, Wesley Thomas, qui s’auto-définit comme nadleeh. Un homme nadleeh, dit-elle, « se manifesterait au monde comme femelle et prendrait un mari, et participerait à la vie tribale en tant que femme. » J’ai envoyé un email à Wesley, qui vit à Seattle, pour avoir plus d’information sur la tradition nadleeh. Il me répondit que « nadleeh était une catégorie pour les femmes masculines ainsi que pour les hommes féminins. »

Une Nadleeh appelée "Charlie" par le photographe Adam Clark Vroman, qui prit cette photo dans un village Navajo à Bitahoochee en 1895.
Une Nadleeh appelée « Charlie » par le photographe Adam Clark Vroman, qui prit cette photo dans un village Navajo à Bitahoochee en 1895.

Le concept de nadleeh expliqua-t-il est incorporé aux histoires originelles Navajo ou à celles de la création du monde. « C’est donc une construction culturelle, » écrit-il, « et elle faisait partie de la culture normale Navajo, du point de vue Navajo, tout au long du XIXème siècle. Ça a commencé à changer pendant la première moitié du XXème siècle à cause de l’introduction de l’éducation occidentale et surtout de la chrétienté. Nadleeh depuis, a été invisibilisé. »

Wesley, qui a passé les premières trente années de sa vie dans la réserve Navajo de l’Est, écrit que dans sa recherche initiale sur le terrain, il a identifié quatre catégories de sexe : femelle/femme, mâle/homme, femelle/homme, mâle/femme. Quand j’ai commencé à identifier le genre sur un continuum – c’est à dire en plaçant femme d’un côté et homme de l’autre – j’ai placé 49 identités de genre différentes entre les deux. Cela s’est fait en une séance, pas en menant une recherche de terrain entière et exhaustive. Ce nombre vient de ma propre compréhension du genre dans la cosmologie Navajo. »

J’ai fait face à tellement de persécution à cause de mon identité de genre, que je voulais aussi entendre parler des expériences d’une personne qui a grandi comme une « fille masculine » dans la vie traditionnelle Amérindienne. J’ai pensé à Spotted Eagle, que j’avais rencontrée à Manitoba et qui vivait en Géorgie. Dans la rue, l’expression de genre de Spotted Eagle, comme sa nationalité aurait pu faire d’elle la cible de harcèlement et de violence. Mais elle est White Mountain Apache (Ndt : Apache de la Montagne Blanche), et je savais qu’elle avait grandi avec ses propres traditions dans la réserve. Comment était-elle traitée ?

Spotted Eagle portant son petit fils.
Spotted Eagle portant son petit fils.

« Je suis née en 1945 », me raconta Spotted Eagle. « J’ai grandi en étant pleinement acceptée. Je savais depuis ma naissance, et tout le monde savait autour de moi que j’étais Two-Spirit. J’étais honorée. J’étais une personne spéciale ; je recevais des dons à cause de cela, des enseignements à partager avec mon peuple et des soins. Mais ça a changé – pas dans ma génération, mais dans celles qui ont suivit. »

Elle me raconta qu’il n’y avait pas de pronoms distincts dans sa langue ancienne. « Il y avait trois variations : la manière dont les femmes parlaient, la manière dont les hommes parlaient, et les langages de cérémonie. » Quelle manière de parler utilisait-elle ? « J’utilisais les trois, comme le faisaient les deux personnes Two-Spirits plus âgées de ma réserve. »

Spotted Eagle expliqua que la nation White Mountain Apache était petite et isolée et avait donc été moins affectée auparavant par la culture coloniale. En conséquence, le gouvernement U.S. Ne mit pas en place le système d ‘éducation des missions dans la réserve White Mountain avant la fin des années 1930 ou le début des années 1940. Spotted Eagle expliqua qu’elle avait expérimenté son premier aperçu de la bigoterie en tant que Two-Spirit dans ces écoles. « J’ai été retirée de l’école avec l’aide de mon peuple et on m’a envoyée vivre chez une tante en-dehors de la réserve, pour que je ne sois pas trop maltraitée par la chrétienté. J’ai des souvenirs vraiment horrible du court moment que j’ai passé là-bas.

Mais en ce qui concerne mon propre peuple », continua Spotted Eagle, « nous étions un matriarcat, et l’avions toujours été à travers l’histoire. Les femmes sont dans une position différente dans un matriarcat qu’elle ne le sont par ici. Ce n’est pas que nous avons plus de pouvoir ou de privilèges que les autres, c’est simplement une manière d’être plus équilibrée. Être une femme était un plus, et être Two-Spirit était encore mieux. Je n’ai jamais vraiment eu de pensées négatives sur le fait d’être Two-Spirit avant de quitter la réserve. »

Spotted Eagle me raconta qu’elle s’était mariée plus jeune. « Mon mari était aussi Two-Spirit et nous avons eu des enfants. Nous vivions d’une manière un peu étrange étant donné les standards par ici. Bien sur, c’était tout à fait normal pour nous. Nous avons fait face à beaucoup de violence, mais nous avons apprit à faire avec et à avancer.

Le mari de Spotted Eagle est mort il y a de cela plusieurs années. Aujourd’hui, sa partenaire est une femme. Ses trois enfants ont grandi. « Deux d’entre-eux sont Two-Spirit », dit-elle fièrement, « nous sommes très proches ».

Je lui ai demandé où elle trouvait sa force et sa fierté. « Cela m’a été donné à garder par les personnes qui m’ont entourées. »expliqua-t-elle. « Si toute votre vie est connectée spirituellement, alors vous apprenez que votre fierté – votre image de vous-même – est connectée à tout le reste. Cela devient une partie de vous, et vous la portez partout où vous allez. »

Quelle était la cause du système rigide sexe / genre d’aujourd’hui en Amérique du Nord ? Il serait faux d’accuser seulement le système patriarcal, me souligna Chrystos. « Le vrai mot c’est « colonisation » et ce que cela a fait au monde. Le patriarcat est un outil de la colonisation et de l’exploitation des peuples et de leurs terres pour les personnes blanches et riches. »

« La tradition Two-Spirit a été annihilée », expliqua-t-elle. « Comme toute la spiritualité Amérindienne, elle a subit d’énormes périodes d’étouffement. Il a donc des interruptions. Mais nous avons perpétué nos traditions spirituelles. Nous sommes toujours attaché à cette terre et aux lieux de nos ancêtres et sommes parvenus à protéger nos traditions spirituelles et nos langages. Nous avons toujours été en guerre. Malgré tout ce qui a pu avoir lieu – des attaques incroyables qui continuent même aujourd’hui – nous avons persévéré et nous avons survécu. »

Comme un cadeau présenté aux cérémonies de dons traditionnelles, les personnes Amérindiennes m’ont patiemment offert une meilleure compréhension des diverses cultures qui existaient dans l’hémisphère Ouest avant la colonisation.

Mais pourquoi est-ce que beaucoup de cultures Amérindiennes honoraient la diversité de sexe / genre, alors que les colons Européens on tout fait pour l’annihiler ? Et comment les Européens ont-ils immédiatement reconnu les Two-Spirits ? Y avait-il des expressions similaires dans les sociétés Européennes ?

Me souvenant de mon éducation brouillonne du lycée, je ne me rappelait qu’une seule personne en Europe dont l’expression de genre avait fait l’histoire.

Gravure de 1594 par Theodorde Bry, représentant Balboa utilisant ses chiens pour assassiner les Amérindiens Two-Spirits.
Gravure de 1594 par Theodorde Bry, représentant Balboa utilisant ses chiens pour assassiner les Amérindiens Two-Spirits.

1 « Berdache » était un terme dérogatoire utilisé par les colons Européens pour désigner tout Amérindien qui ne correspondait pas à leurs notions étroites d’homme et de femme. L’utilisation très large de ce mot ne tenait pas compte des expressions de soi, des interactions sociales et des complexes réalités économiques et politiques. Les nations Amérindiennes avaient beaucoup de mots respectueux dans leurs langues pour décrire ces personnes ; les Indiens Américains Gays (GAI) ont rassemblé une grande liste de ces mots. Malheureusement, le génocide culturel a détruit et altéré les langages et les traditions Amérindiennes. Les Amérindiens ont demandé à ce que le terme « deux-esprits » (NdlT Comment traduiriez vous le terme « Two-Spirit »?) soit utilisé pour remplacer ce mot colonial offensant – une demande que je respecte.

Afin d’éviter d’analyser les cultures de peuples oppressés, je ne fais pas de distinction dans ce chapitre entre sexe et genre, j’emploie l’expression sexe/genre.

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