Chapitre 6

Pourquoi la bigoterie a commencé

Les plus anciens décrets écrits

que j’ai pu trouver contre le travestissement et le changement de sexe étaient dans le Deutéronome. Cela rendait-il les juifs responsables de la montée de cette bigoterie ? J’espérais que non, parce que j’en avais plus que marre de la culpabilité.

J’ai grandi en combattant l’antisémitisme avec les poings serrés. J’étais l’un/e des quatre seuls enfants juifs de mon école primaire. Notre absence pendant les fêtes religieuses rappelait aux petites brutes qui nous étions, et il y avait toujours une bagarre qui m’attendait aux portes de l’école. Les juifs n’étaient pas autorisés dans la cour. Je pensais que c’était les autres enfants qui avaient inventé cette règle, mais des années plus tard, j’ai découvert que c’était un des parents qui avait donné l’instruction à son fils et à d’autres de faire respecter ce décret parce que, disait-il, « les juifs ont tué notre Dieu ! »

Je me souviens encore de la nuit de 1965 quand mon père, Irving, avait annoncé à toute la famille au dîner : « le Pape a dit que les juifs n’étaient plus responsables pour la crucifixion du Christ ! » Il ajouta, « ce soir, je vais dormir comme je n’ai pas dormi depuis 2 000 ans ! » Bien que cela ait été drôle, la prétendue absolution n’a pas émoussé la haine à laquelle je faisais face en tant qu’adolescent/e juif/ve.

Mais être juif/ve me soumettait à mes propres questions. Pourquoi les hommes religieux que je connaissais remerciaient-ils dieu chaque matin dans leurs prières de ne pas être nés femmes ? Et comment pouvais-je me réconcilier avec le fait que le Deutéronome et le Lévitique – deux des cinq livres de la loi de Moïse – condamnaient mon travestissement et mon désir sexuel ? Mon insistance résolue sur le travestissement avait déjà coupé court mon éducation religieuse à la synagogue. Alors où, et à qui, pouvais-je m’adresser pour comprendre comment ces lois avaient vu le jour ? Je me sentais piégé/e entre l’enclume des lois religieuses que je ne voulais pas défendre et le marteau de l’antisémitisme.

Dans ma propre vie, les juifs semblaient être une très petite partie d’une culture dominante plus large imbibée de bigoterie et d’intolérance. Je ne voyais pas comment je judaïsme pouvait être tenu responsable de cela.

Le plus j’étudiais les anciens hébreux, le plus je compris qu’accuser le judaïsme de la montée des biais contre les femmes, transsexuels, travestis, intersexes, lesbiennes et gays n’était pas seulement antisémite, c’était une diversion de la véritable compréhension de la cause de l’oppression.

Mais qui était le coupable ?

Les hébreux étaient une des nombreuses tribus sémites qui migrèrent de l’Arabie vers la région du croissant fertile sur une longue période, estimée par de nombreux universitaires s’étendre de 1 500 à 1 250 AEC. Ces éleveurs nomades conquirent une ville après l’autre aux habitants de la Palestine, les soumettant de plus en plus à leur loi. Mais ce qui avait été gagné sur le champs de bataille devait être défendu par une lutte constante. D’autres nomades étaient tout aussi désireux de cette terre fertile. Ce territoire conquit par les hébreux se tenait au croisement de routes de commerce qui permirent aux hébreux de développer un commerce extensif.

L’accumulation de la richesse sous forme de troupeaux, d’agriculture et de commerce, conduisit à l’approfondissement des divisions de classe parmi les hébreux, il n’est donc pas étonnant que les lois et les croyances religieuses commencèrent à refléter les intérêts d’un petit groupe qui possédait la richesse et leur lutte pour renforcer leur contrôle sur la majorité.

Les croyances religieuses communautaires des hébreux n’étaient pas fondamentalement différentes des autres religions tribales polythéistes de cette région. Ils adoraient un grand nombre de divinités, dont Yahweh.

Alors où les lois trans-phobes et genre-phobes du Deutéronome étaient-elles nées ? Le Deutéronome condamne platement le travestissement : « La femme ne portera pas ce qui se rapporte à l’homme, de même que l’homme ne portera pas l’habit d’une femme: ceux qui font ainsi sont une abomination devant le Seigneur notre Dieu. » Et la chirurgie male-to-female est condamnée : « Celui qui est eunuque, ou a sa partie privée coupée, n’entrera pas dans la congrégation du Seigneur. »

Les pères patriarches n’auraient pas ressenti le besoin d’énoncer ces édits s’ils n’avaient pas étés une pratique courante. Mais pourquoi considéraient-ils le travestissement et le changement de sexe comme une telle menace ? Que se passait-il parmi les hébreux à l’époque où le Deutéronome fut écrit ?

Les universitaires débattent vivement de l’époque, comme de la paternité, de ces lois. Les estimations vont du XIème au XVIIème siècle AEC. Mais ce qui est clair, c’est que le Deutéronome reflète l’approfondissement des divisions de classe patriarcales parmi les hébreux, qui vivaient dans et autour des sociétés communales adorant des déesses comme Astaroth, Ishtar, Isis et Cybèle. Et souvenez-vous, le changement de sexe rituel était une voie sacrée de beaucoup de prêtresses de ces traditions religieuses matrilinéaires.

La condamnation du « travestissement », écrivent les historiens Bonnie et Vernon Bullough, « faisaient partie d’une campagne contre la déesse syrienne Astargatis, qui était probablement une version syrienne de la déesse Assyrienne Ishtar. Dans certaines cérémonies d’adoration, les disciples d’Astargatis s’habillaient avec les vêtements et assumaient la position du sexe opposé, exactement comme le faisaient leurs homologues grecs.

De plus, les lois mettaient en garde contre le travestissement des juifs. Ces règles interdisaient aux hommes juifs de se maquiller, de porter des vêtements de couleurs vives, des bijoux ou des ornements associés aux femmes, ou de raser leurs poils pubiens. On demandait aux femmes de porter leurs cheveux longs, tandis que les hommes devaient les garder courts. D’un côté, ces règles pouvaient être comprises avec le point de vue que le travestissement et les expressions transgenres dans leur ensemble gardaient une connexion constitutive à l’adoration de la Déesse Mère.

Une statue du roi barbu Hatshepsut (1485 ACE) de la Vallée du Temple d'Hatshepsut à Deir-el-Bahri.
Une statue du roi barbu Hatshepsut (1485 ACE) de la Vallée du Temple d’Hatshepsut à Deir-el-Bahri.

Mais il est aussi important de se rappeler que les riches hébreux mâles tentaient de consolider leur loi patriarcale. Cela signifie qu’ils étaient très soucieux de faire une distinction entre les hommes et les femmes et d’éliminer tous les flous ou les ponts entre ces deux catégories. Cela expliquerait également pourquoi les règles de propriété de biens et les droits des personnes intersexes étaient considérablement détaillées dans la loi juive.

Les hébreux et le judaïsme n’étaient pas coupables de la montée du patriarcat ou de l’oppression. Les divisions de classe étaient responsables du développement de lois qui plaçaient de nouvelles frontières et restrictions sur les corps, l’expression de soi et le désir – de même qu’elles délimitaient la propriété et la richesse. Et les hébreux n’étaient même pas la première société à se diviser en classes ou à développer de plus en plus de lois patriarcales. Cette transformation prit place dans des sociétés tout autour du monde.

Il y a plus d’un siècle, Frederick Engels a expliqué l’importance de ces changements dramatiques dans la société. Engels a comparé la portée des recherches sur les formes précoces de parenté de Lewis H. Morgan avec la théorie de l’évolution de Darwin. Morgan, qui a étudié les Haudenosaunee d’Amérique du Nord (confédération Iroquoise) et de nombreuses tribus en Asie, Afrique et Australie, a établi que les parentés matrilinéaires avaient précédé historiquement les familles patriarcales. Engels et Karl Marx ont vu les études de Morgan comme la preuve que l’oppression des femmes avait commencé avec la séparation de la société en classes sociales dominées par les hommes et basées sur la propriété privée et l’accumulation des richesses.

Je crois que ce même renversement historique du communalisme est également responsable de l’oppression trans.

Dans toutes les sociétés dans lesquelles le travail humain est devenu plus productif, grâce à l’usage d’outils et de techniques améliorées, les gens ont entreposé plus que ce dont ils avaient besoin pour leur consommation immédiate. Ce surplus était la première accumulation de richesse. En général, les hommes, qui avaient été auparavant des chasseurs de gibiers sauvages, domestiquèrent et rassemblèrent de larges animaux, qui représentaient la première richesse. Les hommes, donc, étaient en charge de l’entreposage de cette abondance : veaux, moutons, chèvres, chevaux, les surplus de viandes séchées et fumées, les peaux, le lait, le fromage et le yaourt.

Avant ce surplus, les outils, ustensiles, et autres possessions étaient mis en commun avec les gens matrilinéaires. Comme la richesse s’accumulait dans la sphère du travail masculin, la structure familiale commença à changer, et les hommes commencèrent à passer leurs héritages à leurs héritiers mâles. Ceux qui avaient des familles plus grandes et d’autres avantages, rassemblèrent et emmagasinèrent plus de surplus. Ces inégalités, petites au début, devinrent la base de l’enrichissement de quelques membres masculins de la tribus sur les femmes et sur la tribu toute entière.

Ce déséquilibre matériel conduisit à la transformation imprévue et inconsciente de la société. Les sociétés communales, dans lesquelles le travail était bénévole et collectif laissèrent la place à des sociétés inégales dans lesquelles ceux qui possédaient des richesses forçaient les autres à travailler pour eux – des relations sociales imposées de maîtres et d’esclaves. Cela s’est passé à différent moments, dans différents endroits, sur une période de plusieurs siècles.

Peu importe quand et où cela s’est produit, tout ce qui avait été considéré comme naturel avait été retourné au service des nouvelles classes propriétaires. La création d’une classe d’esclaves nécessitait le marquage – littéralement ou figurativement – de certaines personnes comme « différentes », et donc indignes d’un statut libre. Ce stigmate, qu’il soit la race, la nationalité, la religion, le sexe ou le genre avait pour but de déshumaniser les individus et de justifier leur mise en esclavage.

Mettre aux fer une vaste classe ouvrière signifiait créer des armées, une police, des cours de justice et des prisons pour faire respecter la propriété privée. Néanmoins, les fouets et les chaînes seuls ne pouvaient assurer le règne de la riche nouvelle élite. Une petite classe parasite ne peut pas vivre dans le luxe de la richesse d’une vaste classe ouvrière sans garder ceux de la majorité divisés et dressés les uns contre les autres. C’est là que la nécessité de la bigoterie a commencé.

J’ai trouvé les origines de l’oppression trans à cette intersection entre ce renversement du droit-de-la-mère et l’ascension des sociétés divisées en classes patriarcales. C’est à ce croisement que des édits comme le Deutéronome sont apparus. La Loi, y compris la Loi religieuse, codifiait les rapports de classes.

Le tout premier renversement du droit-de-la-mère se produisit dans les vallées fluviales fertiles de l’Eurasie et du Nord-Est de l’Afrique durant la période qui s’étend environ de 4 500 à 1 200 AEC. Dans cette nouvelle structure sociale, déchirée par les inégalités, les attitudes de la classe dirigeante des hommes envers les femmes et les personnes trans devinrent de plus en plus hostiles, même envers les rois et reines transgenres.

Par exemple, Hatshepsut, une femme qui dirigeât l’Égypte au XIème siècle AEC, « endossait des habits masculins, était représentée comme un dieu et un roi et portait la fausse barbe symbolique. Sur les fresques, elle était représentée avec les cheveux courts, les épaules nues, et était généralement dénuée de poitrine. Elle se décrivait elle-même avec des noms masculins. » Régnant avec le soutien de la communauté du temple, Hatshepsut construisit de grands monuments en faveur du dieu Amun. Pourtant après sa mort, elle et le dieu qu’elle adorait firent face à une campagne d’hostilité, son deuxième époux essayant d’effacer tout souvenir d’elle.

Le roi Assyrien Ashurbanipal, en vêtements de femmes, montré filant avec ses femmes.
Le roi Assyrien Ashurbanipal, en vêtements de femmes, montré filant avec ses femmes.

Quelques huit cents ans plus tard, au VIIème siècle AEC, le roi Ashurbanipal (Sardanapale), dernier des rois Assyriens était décrit par un médecin de sa cour comme passant une grande partie de son temps habillé en vêtements de femmes. D’importants nobles utilisèrent les rapports du travestissement d’Ashurbanipal pour justifier son renversement. Ashurbanipal mit en place une campagne militaire défensive contre ces rivaux, mais fut vaincu deux fois en bataille. En conséquence, son règne fut limité à sa capitale. Faisant face à une défaite finale, Ashurbanipal mit le feu à son palais, tuant toutes les personnes présentes – lui compris.

L’hostilité aux transgenres, aux changements de sexes, aux intersexes, aux femmes et à l’amour homosexuel devint une tendance partout où l’antagonisme de classes s’approfondit. En tant que révolutionnaire juif/ve, transgenre, de classe ouvrière, je ne peut pas suffisamment souligner que le Judaïsme n’a jamais été la source de l’oppression des femmes et de la prohibition de l’expression trans et de l’amour homosexuel. C’est l’ascension des divisions de classes patriarcales qui en est responsable.

Et je me suis rendu/e compte que partout où la classe dirigeante était devenue plus forte, les lois étaient devenues plus cruelles et appliquées avec plus d’acharnement.

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2 commentaires sur “Chapitre 6

  1. on dit «juivef», pas «juif/ve»… Et «rendu·e compte» pas «rendu/e compte».
    signé une personne non-binaire juivef

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