Trans Bodies

Voici la retranscription d’un texte publié dans le dernier numéro de Transkind. C’est un chouette magazine par, pour, sur les FtM / Ft*. N’hésitez pas à aller le feuilleter 🙂

Comme je suis un peu geek en plus d’être trans, j’aimerais vous parler d’un projet que je suis en train de développer actuellement. Il part de deux observations : d’abord de la conviction que c’est à moi de décider de ce que je fais avec mon corps, et ensuite du constat de la violence normative[1] des institutions médicales vers les personnes trans.

Contrôle médical et violence normative

Mon militantisme trans s’appuie sur des bases apportées par les mouvements féministes et gays et lesbiens. Ainsi, les luttes féministes pour le droit à contrôler nos propres corps, notamment pour la contraception et l’avortement, ont posé clairement que « mon corps m’appartient ». En tant que personne trans, je me réapproprie cette idée d’appartenance de mon corps.

Or, si les médecins ne nous « possèdent » certes pas, les institutions médicales exercent néanmoins un contrôle certain sur nos corps. Par exemple, l’accès à la contraception est soumis à une autorisation médicale, l’accès à l’hormonothérapie pour les personnes trans passe par l’obtention d’une attestation psychiatrique…
De plus, sous prétexte que #cestcompliqué, les médecins ne nous expliquent pas ou peu les démarches qu’ils suivent pour examiner nos corps, ni le fonctionnement des traitements qu’ils nous prescrivent ou pas. Nous sommes donc obligés de leur faire confiance, car nous sommes dans l’impossibilité de nous soigner nous-mêmes.

D’autre part, le corps médical se présente comme un corps d’experts objectifs. Or, contrairement à ce qu’ils avancent, ils ne sont pas privés de biais, loin de là. On ne compte plus les débats interminables entre experts de la HAS[2], syndicats de médecins et associations d’usagers du système de santé sur les protocoles pour suivre des patients trans. En témoignent également, les révisions des guides médicaux internationaux (DSM, CIM, …).

Ainsi, non seulement les médecins ont-ils un contrôle certains, mais surtout ils peuvent le garder sans crainte, car il nous est impossible de nous débrouiller sans eux, que ce soit pour des raisons légales ou pour des questions de compétence.
Bref, les institutions médicales ont le contrôle sur nos corps, alors que, en tout état de cause, quand on vit tous les jours avec son corps, on devrait pouvoir être en mesure de reconnaître quand ça ne va pas, et de le soigner en conséquence. De plus, l’autogestion corporelle n’est pas uniquement liée à des questions de « maladie » : il s’agit également de prendre les décisions sur nos corps et leur apparence.

Cette idée de prendre soin de nos corps et de notre santé par les moyens que nous souhaitons, et en particulier de manière communautaire, a notamment émergé lors de l’apparition du sida dans les communautés gaies. Les gays ont construit eux-mêmes les moyens qu’ils pouvaient utiliser pour lutter contre l’épidémie, par exemple avec la création d’associations comme Aides ou Act Up. En partant de cette observation, nous, trans, à notre tour, créons des moyens communautaires de prendre soin de nous, grâce à des associations de santé et de soutien comme Outrans.

Nos corps sont à nous, ne nous laissons les pas confisquer par une autorité supérieure, fut-elle médicale.

Pour un libre choix effectif de nos médecins

Je n’ai pas besoin d’un avis médical pour me faire piercer ou tatouer, faire de la musculation 5h par jour, passer par de la chirurgie esthétique ou réparatrice… Et pourtant ces moyens de modifications corporelles peuvent avoir un impact important sur ma vie quotidienne à court et à long terme, sur mon acceptation ou mon exclusion par la société, … Alors pourquoi ma transition devrait-elle être validée par un psychiatre ? Qui plus est par un psychiatre transphobe et normatif qui basera sa décision sur les jouets que j’aimais étant enfant ou la couleur des t-shirts avec lesquels mes parents m’habillaient ?

Malheureusement, les passages par les institutions médicales restent souvent inévitables. Or, parce qu’ils sont formés pour exercer un contrôle sur nos corps, de nombreux médecins se permettent de remettre en cause nos propres jugements sur ce qui est bon ou mauvais pour nous. C’est le cas des psychiatres qui déterminent de notre « transsexualisme », comme des médecins urgentistes qui nous auscultent pour une grippe en se permettant des réflexions sur notre torse, comme des gynécologues qui refusent d’ausculter des garçons trans, comme énormément de médecins que nous allons voir pour des problématiques liées ou non à nos transitions.

Ainsi, aller voir un médecin n’est souvent pas une expérience agréable. C’est d’autant plus le cas lorsqu’on sort de la norme d’une manière ou d’une autre. Les visites médicales sont des passages obligatoires, mais subir la violence transphobe et normative du corps médical ne l’est pas.

Nous devrions être capables de nous organiser communautairement pour trouver des médecins qui nous soigneront avec le moins de violence possible. Des listes de médecins psychiatres, endocrinologues ou chirurgiens se transmettent déjà plus ou moins officiellement entre personnes trans. Mais ces listes ne sont pas objectives et commencent parfois à être datées.

C’est dans cet objectif que je me suis lancé dans le projet Trans Bodies. Il s’agit d’une base de données en ligne d’avis sur des médecins, classés par spécialisation (psychiatres, endocrinologues, chirurgiens, gynécologues, urologues, orthophonistes, dentistes, …) et par région. Pour chaque médecin, le site affiche les commentaires laissés par les utilisateurs, ainsi qu’une synthèse des notes attribuées sur des critères comme le degré de connaissances du médecin sur les parcours trans, le genre grammatical utilisé,… Pour choisir un médecin, les utilisateurs peuvent soit se référer à une liste des médecins dans leur région triés par notes, ou prendre le risque de rencontrer un médecin n’ayant pas encore été ajouté à la liste, et ainsi contribuer à compléter la base de données.

Il est possible que ce projet ne prenne pas autant d’ampleur qu’on pourrait l’espérer. Ou même qu’il n’y ait pas suffisamment d’énergie pour le maintenir. Quoi qu’il en soit, les sources, le code, seront mis en ligne, pour pouvoir être récupérés, améliorés, utilisés par toute personne qui le souhaite, que ce soit pour le traduire, changer le design ou en faire un site tout à fait différent.

[1] Normatif, ve : Qui se rapporte à l’imposition de normes sociales de genre.
[2] HAS : Haute Autorité de Santé.

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